Champ politique et champ religieux en Haïti

Une lecture de la dynamique socioreligieuse depuis le Concordat de 1860

Publié le 2017-08-29 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Louis-Jacksonne Lucien (2/2).

Selon la Constitution de 1987, l’État haïtien serait laïque, mais, dans la pratique, ceci reste un simple vœu des constituants. Malgré son adoption, en effet, un Te Deum est célébré à chaque investiture d’un nouveau président et de nombreux jours sont chômés dans le calendrier national, en correspondance à des fêtes chrétiennes, catholiques. Si on peut se rendre compte que cela est vécu avec un certain malaise par certaines catégories sociales, nos dirigeants n’auraient cependant jamais remis en question le Concordat. Mais, depuis quelque temps, ce sont certains hauts responsables du courant protestant qui essaient de dominer les rapports entre le politique et le religieux en Haïti. En menant, dans un premier moment, un plaidoyer pour la signature d’une convention avec l’État, dans un autre moment, en exigeant de ce dernier des subventions pour leurs établissements scolaires selon cette convention. Dans la première partie de notre réflexion, nous avons tenté d’établir des effets du Concordat sur l’État haïtien et sur le comportement des professionnels de l’Église catholique. Dans cette seconde partie, il sera question de souligner le lien entre le Concordat et l’initiative des dirigeants protestants et de faire ressortir une autre problématique qui soutiendrait aussi ce projet. En fait, dans notre analyse, nous postulons que cette ambition de ce secteur traduit une transposition d’une question spécifique à la situation socio-économique de leurs dirigeants au champ religieux et c’est aussi en raison de cela que la dynamique des rapports entre le champ politique et le champ religieux devrait nous interpeller.

Le protestantisme dans le champ religieux haïtien

Le Concordat, signé en 1860, entre le Saint-Siège et l’État haïtien a fait de facto de l’Église catholique la religion dominante, donc le détenteur du monopole de la compétence religieuse. Ainsi, le protestantisme a été, depuis lors, comme le vaudou, discriminé. Mais pendant longtemps, étant donné leur faible représentation, ([…] il fallut attendre [en effet] 1920 pour que les protestants représentent […] 1 habitant sur 200, 12,3% en 1955 [malgré leur expansion], 25% en 1978) (1), ses dirigeants n’auraient pas remis en question systématiquement cette discrimination et se seraient relativement conformés. De ce fait, la structure du champ religieux pouvait toujours être décrite ainsi : l’Église catholique à la tête, ensuite le protestantisme, et enfin, étant globalement la religion des catégories sociales dominées de la société, le vaudou.

Depuis la fin des années 1980, on observe une nouvelle expansion du protestantisme, notamment des "sectes" pentecôtistes et l’Église catholique représenterait, de nos jours, moins de 55% de la population (2). Cependant, pour différentes raisons, malgré cette dernière dynamique, la position des professionnels catholiques demeure plus prestigieuse que celle des professionnels protestants. En fait, on reproche le plus souvent à ce secteur ses divisions, sa dérégulation, mais aussi le manque frappant de formation de certains de ses professionnels.

Mais l’État haïtien étant un État concordataire, cette réalité conduit à une perversion de la vision des choses par les acteurs du secteur protestant. Vu leur poids aujourd’hui, avec plusieurs millions d’adhérents dans leurs assemblées ; dans leur quête de prestige et de reconnaissance de leur pouvoir religieux, ils ont acquis une certaine "légitimité", pour faire des remises en question et pensent avoir le droit de revendiquer des avantages de l’État. Toutefois, de notre point de vue, le Concordat n’expliquerait pas véritablement toute la question.

L’origine sociale des professionnels du secteur protestant

Nous estimons en fait que le Concordat serait de loin moins déterminant que l’origine sociale des principaux professionnels du secteur protestant. Ces principaux dirigeants subissent actuellement une triple neutralisation qui les porte à instrumentaliser leur position dans le champ religieux, au lieu d’avoir le courage de mener normalement des revendications socio-économiques, comme faction des classes moyennes haïtiennes.

Premièrement, longtemps dominée par le pentecôtisme classique pour qui « […] la société dans laquelle vit le croyant est en perdition […]. En conséquence, le croyant doit se placer en retrait du "monde" […] [et] le "monde", c’est aussi la politique. La politique, c’est "sale" ; […] le chrétien ne s’y implique pas ». (3) Une majorité de protestants se seraient auto-exclus dans un sens de la pratique politique. Ils ont, pendant longtemps, rendu difficile leur constitution en professionnels également politiques, et par là, ils n’ont pas pu ou ne peuvent pas encore jouir directement, ou du moins dans la même proportion, des ressources, particulièrement économiques, offertes par le système social à certaines factions des classes moyennes. Ce serait leur première neutralisation.

Deuxièmement, la grande majorité des pasteurs protestants sont issus soit des classes moyennes, soit des catégories défavorisées, et font partie des principaux parasites urbains autoneutralisés par le système social inégalitaire. Pour Michel-Rolph Trouillot l’autoneutralisation « consiste à agrandir l’accès aux ressources politiques, économiques et idéologiques d’un groupe, d’une classe, d’une faction de classe juste assez pour que la masse d’individus de ce groupe, de cette classe, ou de cette faction de cet accès devienne suffisamment grande pour bloquer la contestation au [système] (4). En effet, avec une économie concentrée, une politique fiscale injuste et le très faible niveau d’accès au crédit (5), on paupérise globalement les classes moyennes et condamne à la misère d’autres catégories. Cependant, dans ce même système social, le budget du pouvoir législatif peut-être plus important que celui de la santé, mais au lieu de se mobiliser en vue de dénoncer cette réalité, certains professionnels préfèrent se taire, d’autres espèrent simplement pouvoir accéder à certaines sphères du pouvoir politique afin d’en profiter.

Troisièmement, le protestantisme est en expansion, mais ses principaux adhérents sont les agents sociaux issus des catégories sociales défavorisées. Par conséquent, ce secteur religieux mobilise certes une quantité importante de croyants, mais qui sont relativement dépourvus de capital : culturel, économique. En d’autres termes, ils sont dans l’impossibilité de mobiliser des ressources assez significatives pour le protestantisme dans le cadre de sa concurrence avec le catholicisme, une compétition déjà inégale par l’existence du Concordat. C’est ici une troisième neutralisation qu’ils subissent.

En somme, nous nous trouvons face à certains éléments des classes moyennes qui assistent impuissamment à leur paupérisation dans un système social en crise, alors qu’ils observent parallèlement certains de leurs contemporains s’enrichir à partir des maigres ressources du pays, et ils voudraient aussi pouvoir en profiter. Donc, ils voient en l’État ce riche mécène qui subventionne, sans rechigner, même les projets les plus irréalistes de ses courtisans. En ce sens, le Concordat est un déterminant qui normalement, en effet, n’explique pas tout. Mais, le Concordat rend toutefois possible l'instrumentalisation de leur position dans le champ religieux pour arriver à leurs fins. En fait, en l’absence du Concordat, leur exigence de subventions et d’autres privilèges de l’État serait impossible parce qu’elle aurait été jugée anormale, c’est-à-dire incompréhensive aux yeux de la majorité de la population, du coup elle serait illégitime. Mais avec le Concordat, leur exigence, tout en n’étant pas du tout raisonnable par rapport à notre état de "sous-développement" et la précarité financière de l’État, est jugée normale, autrement dit compréhensive par certains citoyens.

Haïti. Société démocratique et État concordataire

Dans le cadre de leur plaidoyer, un responsable de la Fédération des écoles protestantes d’Haïti (FEPH) aurait déclaré : « La FEPH œuvre pour l’amélioration de la qualité de l’éducation et l’augmentation de l’offre scolaire […], et le plaidoyer pour l’équité et la qualité dans le système éducatif national au bénéfice des enfants haïtiens sans distinction de sexe ni de religion » (6). Une société démocratique devrait en effet offrir à tous ses citoyens, sans aucune distinction, une éducation de qualité. Mais, soyons sérieux ! Est-ce qu’une institution autre que l’État peut offrir une éducation de qualité à tous les enfants haïtiens sans distinction de classe, de sexe et de religion ? Est-ce que l’État peut se mettre à subventionner toutes les institutions religieuses ? Mais peut-on aussi créer une société inclusive et respectueuse de la liberté des croyances lorsqu’une institution religieuse jouit d’une position privilégiée aux yeux de l’État ? Ce sont, à notre avis, certaines des questions essentielles auxquelles la dynamique actuelle des rapports entre le politique et le religieux nous impose de trouver les réponses suffisantes.

L’État lutte chaque année avec les syndicats pour éviter des grèves à répétition des enseignants -. L’État qui reste, le plus souvent, indifférent aux appels des jeunes professionnels diplômés de l’Ecole normale, lorsque ces derniers exigent logiquement leur intégration dans le système éducatif. L’État dont l’unique établissement public d’études universitaires (l’UEH) se trouve dans un état déplorable et incapable de répondre à la demande. Cet État qui est totalement impuissant face à l’émigration massive de sa population fuyant la misère. Cet État qui ne retient même pas les médecins et sages-femmes formés dans sa propre université, en leur offrant des salaires convenables, alors que notre système de santé a si grand besoin d’eux. Le budget de santé de l’État ne dépasserait même pas 4% du budget national. L’État est inexistant face à l’état de sa capitale invivable, avec plus de trois millions d’individus dans des infrastructures aménagées pour accueillir pas plus que 100 000. Sans oublier que nous vivons une crise environnementale particulière qui porte certains à prévoir notre possible disparition si rien n’est fait. En quel sens serait-il raisonnable de lui demander des subventions pour des écoles privées ?

Une amélioration de la qualité de l’éducation viendra certainement d’une réforme, en vue de l’enlever des mains "maudites" de nos parlementaires, et d’un investissement massif dans la formation des maîtres/enseignants et dans une valorisation effective de ce métier, mais non en accordant des subventions à des établissements privés. Dans un pays où plus de 75% de la population vit avec moins de deux dollars par jour, l’augmentation de l’offre scolaire doit passer par des investissements considérables de la part de l’État dans ses propres infrastructures scolaires, mais nullement dans des subventions à des institutions privées.

En conséquence de la crise structurelle que vit le pays, « […] le lien social est défait et a besoin d’une nouvelle fondation, laquelle devra être politique et non plus religieuse » (7). De ce fait, le Concordat est totalement dépassé et une convention entre l’État et le secteur protestant ne peut être qu’un pas dans la mauvaise direction. Cette dernière d’une part renforcerait le Concordat et du coup légitimerait toute pareille initiative de la part des vaudouisants, des musulmans, etc., à l’avenir.

Par ailleurs, sans faire d’amalgame, sans renforcer les préjugés de certaines catégories sociales occidentales sur l’Islam, il reste un fait historique que depuis des décennies, particulièrement depuis l’échec, politique, du nationalisme arabe, incarné par l’homme politique égyptien Nasser, Gamal Abdel (1918-1970), des groupes religieux "radicaux" ont inondé le monde arabe en profitant de la misère des gens (8), et ont instrumentalisé la religion dans leurs luttes économico-politiques. Dans notre société extrêmement inégalitaire, avec une capitale ceinturée de bidonvilles où des millions d’êtres humains mènent une existence dans des conditions inhumaines, est-ce que nous pensons que notre société soit à l’abri de telles instrumentalisations ? L’État ne peut pas se mettre à subventionner toutes les institutions religieuses, et l’existence de toute convention privilégiant l’une d’elles ne fait qu’encourager encore le développement de visions sectaires, partielles, par conséquent partiales de l’évolution globale de la société, ce qui ne peut que nous conduire dans de nouvelles impasses, donc à léguer des problèmes sociaux encore plus complexes aux générations futures.

En clair, « [la solution est loin de consister à élargir aux autres confessions et cultes ce qui est accordé à l’Église comme privilèges, l’État devenant ainsi comme un grand parrain voué sans fin à distribuer des places, des portions d’espace public aux religions à mesure que celles-ci naissent ou en réclament » (9), mais elle consiste de préférence à révoquer purement et simplement le Concordat totalement dépassé. Pour certains, l’État devrait garder le Concordat en vigueur parce qu’en raison du déséquilibre (public/privé) existant dans l’offre scolaire et du poids des écoles congréganistes dans le système éducatif, l’État haïtien étant le plus faible devrait être le plus malin (10). Quelle est la finalité alors que le Concordat participe dans l’affaiblissement de l’État dans ses rapports avec le reste du corps social ? D’un autre côté, l’existence du Concordat est en totale inadéquation avec l’idéal de construction d’une société démocratique. L’éducation et la santé de la population sont des missions particulières de l’État qu’aucune autre institution ne peut remplir pleinement à sa place.

En conclusion, dans cette réflexion notre objectif était, constatant la situation actuelle, de faire un retour sur les rapports entre le politique et le religieux en Haïti, depuis le Concordat de 1860. En fait, avec la signature du Concordat qui a fait de la religion catholique la religion dominante, devenant sa principale auxiliaire, cette dernière contribua à la fuite par l’État de ses principales responsabilités. Elle est devenue complice des passivités des catégories sociales dirigeantes du pays, que ce soit en ce qui a trait à la mise en place d’une scolarisation ségrégative ou à la perversion administrative de l’État. Par ailleurs, sans affirmer que les autorités politiques auraient eu le projet, le Concordat rend illégitime toute intervention de l’État auprès des autres institutions religieuses, en vue de discuter d’autres questions sociales, comme les droits des femmes qui sont fondamentalement réprimés, dans certaines sectes religieuses. D’autre part, octroyant arbitrairement le monopole du pouvoir religieux à l’Église catholique, le Concordat se retrouve à l’origine des campagnes antisuperstitieuses. De plus, avec cette brèche créée entre les champs : politique, religieux, elle occasionnera de dangereuses transpositions des luttes et concurrences sociales d’un champ à l’autre. La dernière transposition qui nous a porté à produire cette réflexion est celle des factions protestantes des classes moyennes haïtiennes, en voie de paupérisation par notre système social pathologique, triplement neutralisés, qui veulent aujourd’hui dominer les rapports entre l’État et le champ religieux afin d’en tirer des privilèges matériels. Si cette ambition de ces acteurs peut être jugée légitime, vu l’existence d’un Concordat, discriminant à leur égard ; sans être toutefois raisonnable, elle est surtout le fruit d’un regard perverti sur l’évolution globale de la société dans sa crise structurelle séculaire. En ce sens, la convention est un pas dans la mauvaise direction parce qu’elle ne ferait que renforcer ce Concordat. Par ailleurs, elle rendrait légitime pareille initiative, à l’avenir, des autres cultes évoluant dans le pays. Nous ne devrions plus nous permettre de perpétuer cette réduction de l’État. Il est plus que temps pour vous d’aller au fond des problèmes afin de tenter de les résoudre définitivement et ne plus continuer à les léguer en héritage aux générations futures. Elles auront déjà énormément à défaire et à refaire en raison de la tendance des catégories dirigeantes à ne prendre en compte que l’assouvissement de leurs ambitions personnelles. Il faut impérativement entreprendre les démarches nécessaires en vue de l’établissement d’un véritable État laïque en Haïti dont le fonctionnement exclura tout rapport privilégié avec une ou quelques institutions religieuses évoluant sur le sol national.

Louis-Jacksonne Lucien. Licencié en sociologie de la faculté des sciences humaines de l’Université d’ État d’ Haïti. lucienlj@yahoo.fr

Références bibliographiques

1- BLOT Louis-Gabriel. 1990. L’Église et le système concordataire en Haïti. Etude du concordat de 1860 signée entre le Saint-Siège et la République d’Haïti. Thèse présentée en vue de l’obtention du doctorat en droit canonique. Université Saint-Paul. Faculté de droit canonique. pp. 180-181 2- CORTEN, André .2014. « Pentecôtisme, baptisme, et système politique en Haïti ». Histoire, Monde et Cultures Religieuses. No 29, Dossier Mars 2014. http://www.cairn.info/revuehistoire-monde-et-cultures-religieuses-2014-1-page-119.htm. « À la lumière du recensement de 2003, selon l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), le pentecôtisme est la troisième religion en Haïti. La religion catholique romaine est prédominante avec 54,7 % de la population de l’ensemble du pays. Les baptistes et les pentecôtistes représentent respectivement 15,4 % et 7,9 % de la population ». pp. 8-9 3- CORTEN, André.1999. « Pentecôtisme et "néo-pentecôtisme" au Brésil / Pentecostalism and "Neo-Pentecostalism" in Brazil ». Archives de Sciences sociales des Religions. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_03355985_1999_num_105_1_1083 p. 168 4- TROUILLOT, Michel-Rolph. 1986. Les racines historiques de l’État duvaliérien. Port-au-Prince : Éditions Henri Deschamps. p. 166 5- FLECHER, José. 2016. « Haïti, une économie de concentration et de centralisation ». Le Nouvelliste. Lundi 8 et mardi 9 août. pp. 18-20. 6- THELUSMA Emmanuel. 2017. « La Fédération des écoles protestantes exige des subventions de l’État ». Le Nouvelliste. Jeudi 3 août. No. 40011. p. 7 7- HURBON, Laënnec. 2004. Religions et lien social. L’Église et l’État moderne en Haïti. Paris : Les Éditions du Cerf. « Sciences humaines et religions ». p. 259 8- BELAALA, Selma. 2017. « Misère et djihad au Maroc ». In. Manière de voir. « Radicalisations, convictions, mobilisations ». Le Monde diplomatique. No. 151. Février-Mars. pp. 52-55 9- HURBON, Laënnec. 2004. Op.cit., p. 268 10- ETIENNE Islam Louis. 2015. « Le concordat est-il toujours en vigueur en Haïti ? ». Le Nouvelliste. 5 janvier. « Le plus faible doit être plus malin … ».

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