Pléthore de décès, flots de regrets...

Publié le 2017-08-25 | Le Nouvelliste

Société -

Kern E. Jean-François

« Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent ; pleurez avec ceux qui pleurent. »

Lettre de notre bien-aimé frère Paul aux Chrétiens de Rome (Rom. 12 : 15)

La mort, l’inexorable messagère, fauche profondément dans les blés de nos champs ! Et l’on est surpris de se récrier, parfois jusqu’au blasphème, chacun selon son tempérament, ou en accord avec l’éducation reçue. Heureux ceux-là, qui se sont déjà bien trempés dans la religion ! Seuls, ils s’inclinent humblement et s’en vont grandissant à travers les écueils rencontrés, à chaque pas sur leur route.

Car c’est bien la loi, que chacun paie son tribut à la nature ; et la terrible faucheuse n’arrêtera pas son immolation quotidienne, en dépit de nous-mêmes, sans pitié, sans choix pour l’âge ni le nombre, pour le sexe ni le rang, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse.

En moins d’un an, des êtres qui nous sont chers à plus d’un titre sont partis, fauchés par la camarde, laissant des familles désemparées et des amis sidérés.

Tout récemment, c’était maître Jacquelin Périclès un homme qui a fait de bonnes études secondaires classiques au Lycée National Philippe Guerrier du Cap-Haitien sous la direction de feu Georges Marc, un géant de l’éducation de regrettée mémoire. Il fut un ancien cadre très apprécié du Ministère de l’Économie et des Finances et de l’Administration générale des douanes. Éducateur émérite, brillant professeur de lettres et de pièces classiques, par sa compétence, et l’énergie de son caractère, sa conversation à la fois attrayante et constructive, il se faisait, sans se douter, admirer par tous ceux qui l’approchaient.

Tout de suite après lui, Félix Bélizaire, ancien cadre de la Banque Nationale de Crédit, une nature d’élite, admirable dans sa simplicité, mon vieil ami d’enfance et ancien condisciple de classe au Cap-Haitien, la capitale touristique et historique de la République d’Haïti lâchement assassiné dans l’après-midi tiède de la deuxième semaine du mois de janvier 2017, au moment où il regagnait ses pénates à Delmas 19.

Féfé Bélizaire s’en est allé, après une vie au-dessus de tout soupçon, lentement, sagement, buvant la coupe d’amertume sans pousser un cri, sans esquisser une plainte, sans maugréer contre le destin défaillant…

À le voir arpentant d’un pas ferme le sol, s’adonnant à ses obligations régulières pendant presque toute la journée de ce mardi fatidique, qui eût pensé que le seuil de sa maison dût être quelques instants après le théâtre du crime dont Port-au-Prince ne revient pas ?

Étrange et douloureuse réalité, mort qui déclenche cette pensée : « La sérénité du soir ne révèle pas toujours ce que furent les heures du jour, pas plus que l’aurore lumineuse n’est un gage d’évènements qu’elle apporte. »

Si l’ami avait été malade et que les bulletins médicaux laissaient entrevoir une issue fatale, il y aurait là un processus permettant de cheminer progressivement et de se rendre, enfin, à une certaine évidence quelque pénible qu’elle soit. Mais quand l’être cher apparemment en bonne santé, plein de vie et d’enthousiasme se trouve brusquement et violemment happé en quelque sorte par la mort au moment même de vaquer à ses occupations ordinaires, c’est le comble. Et, quelque dur que soit un cœur, il ne peut ne pas en être ébranlé.

Aussi, on se demande si telle qu’elle se présente et telle qu’elle est en réalité, la vie vaut vraiment la peine d’être vécue. Si, au fond, l’existence humaine n’est pas plutôt une illusion, en ce sens que, tôt ou tard, elle est appelée à se révéler à chacun de nous, grand ou petit, riche ou pauvre, prince ou roturier, sous la forme de cette grande et combien redoutable déception.

La mort de notre infatigable Féfé est une véritable perte pour notre société, car au-delà de ses grandes qualités de cœur et d’âme, il était de toutes nos fêtes et tant il y avait de gaieté en lui on l’avait surnommé le « boute-en-train ». Ses funérailles célébrées dans la matinée du samedi 28 janvier 2017 au Parc du Souvenir furent une apothéose en présence d’une assistance nombreuse et recueillie. Nous prions sa veuve, sa fille, ses proches et alliés de croire en l’expression de nos condoléances émues.

Paix à toi, Féfé Bélizaire, l’ami jovial et serviable, un homme disponible partout où son service était requis, l’enfant turbulent de la cour de récréation de l’institution Marius M. Lévy et du lycée national Philippe Guerrier du Cap-Haitien, le défenseur courageux, intraitable et invincible du Zénith Football Club de la cité christophienne, l’élève studieux, l’étudiant passionné d’apprendre, le fonctionnaire intègre et discipliné, avec qui j’ai communié souvent dans le rire et la beauté ! Paix ! Et reçois ces lignes que devait à ta confraternité celui que tu te plaisais à saluer.

Maintenant, c’est le tour d’un homme du monde accompli, plein de bonté, exquis dans sa gentillesse : le docteur Pierre Alix Nazon. Et les oiseaux et les fleurs, dans leurs tendres langages, semblent dire :

« Pourquoi de nos bosquets fuit-il le séjour ? Et ils pleurèrent tous au passage de son cercueil vers le tombeau. »

Tous ceux qui longeaient la rue Monseigneur Guilloux au cours du mois de janvier 2017, intersection comprise entre les rues Joseph Janvier et St-Honoré avaient remarqué une banderole blanche portant cette inscription : « Adieu, docteur Pierre Alix Nazon, l’UEH ne t’oubliera jamais. » Ce qui traduit les profonds regrets du monde médical haïtien, des professionnels de la santé et des étudiants de la Faculté de médecine et pharmacie où le défunt prêtait ses services comme professeur.

Un remarquable cortège a conduit cet homme combien regretté : le docteur Pierre Alix Nazon l’a escorté affectueusement jusqu'au champ du repos. Ses funérailles célébrées en cet après-midi du samedi 21 du mois de janvier de cet hiver doux et reposant donnèrent lieu à une grande manifestation de sympathie.

Dans la petite église construite au Parc du Souvenir pour ce genre de célébration, un silence sépulcral règne dans l’atmosphère de douleur. L’office funèbre commence par un cantique langoureux interprété par la ravissante Cynthia Lamy accompagnée à la guitare par son groupe. Femme dont le sourire est aussi radieux et éclatant que le soleil de midi, et dont la voix de velours rappelle le rossignol de la ballade allemande qu’on écoute toute la nuit ne croyant ne l’avoir écouté qu’une heure, elle a su, par ce chant lugubre délicatement nuancé remuer le fond des âmes, en invitant l’assistance à méditer une fois de plus sur la futilité de cette vie, la précarité de l’existence et la vanité des choses d’ici-bas.

À l’intérieur de l’église remplie comme un œuf où il était difficile de se trouver une place et de se frayer un passage, se détachaient les silhouettes de certaines notabilités. Citons au gré de la mémoire celles de M. Charles Castel, économiste chevronné rompu aux questions financières et bancaires, ex-gouverneur de la Banque centrale, l’éminent chirurgien le docteur Simphar Bontemps, le docteur Mario Milord mon interniste et cardiologue, des professeurs, des étudiants de la Faculté de médecine et de pharmacie, des facultés privées, des fonctionnaires et cadres de l’administration publique et privée, des personnalités du monde médical, des planteurs, des banquiers, des commerçants cossus et des industriels. Et moi, l’humble rédacteur de ces lignes, assis juste en face de l’église avec le cœur endolori et les yeux rougis par les larmes, j’éprouvais quand même une certaine sensation de bien-être car j’étais entouré d’un arsenal de femmes haïtiennes de tout acabit qui, par leur gentillesse et leur coquetterie émouvante, embellissent notre terroir. Ce spectacle a beaucoup plu à la gent masculine présente qui en profitait pour se rincer les yeux sur ces beautés de la faune nationale, souscrivant volontiers à ces paroles mémorables de l’autre : « Un des reflets du ciel, c’est le rire des femmes ».

Dans son envolée lyrico-spirituelle lors de cette cérémonie funéraire, le père Raphaël Pierre-Paul a su trouver les termes appropriés pour camper dans toutes ses dimensions le docteur Pierre Alix Nazon. Selon lui, Pierre Alix était une personne calme, tolérante, aimable, un fils attentionné, un mari aimant. Poursuivant sa lancée, il affirmait que le docteur Nazon avait quatre passions: la musique, le sport, sa famille et sa profession. Mélomane d’un goût exquis, il jouait à l’accordéon et était le musicien attitré de son groupe d’amis à la faculté de médecine. Il charmait tous, poursuit-il, avec son accordéon à l’occasion des soirées festives improvisées. Le football était son sport préféré. Il est mort sur le terrain de jeu dans les bras de ses coéquipiers. Médecin chevronné, doté d’un esprit scientifique, il était l’un des plus grands urologues de ce pays.

Progressiste, il était à l’avant-garde des dernières acquisitions de la science afin d’être à jour dans sa spécialité. Honnête et respectueux, Pierre Alix a toujours été une référence pour ses amis. On a trouvé en lui le solide appui qu’il a toujours prodigué et il a su rester jusqu’au dernier moment de sa vie l’être merveilleux que nous avions tous connu. Il respectait les humbles. Le saute-ruisseau ou bien le porte-faix, l’humble marchande ou la fille de joie : tous jouissaient de ses égards.

Comme beaucoup d’autres, Pierre Alix Nazon n’a fait que saluer la nouvelle année, son départ pour le repos sépulcral a mis pour lui un terme à cette souffrance psychologique et morale que représente la longue et interminable crise haïtienne qui épuise, fatigue et tue.

Que ces quelques lignes aident sa femme, sa mère, ses enfants et les autres membres de la famille à vider avec courage leur coupe d’amertume, à supporter chrétiennement le douloureux souvenir du disparu; qu’elles les amènent, dans une lénifiante acceptation, à retrouver peu à peu espoir, paix et consolation !

Suite à la mort de sa maman, un homme en proie à une profonde détresse a déclaré : « La mort est amère, elle a un goût de fiel ». Qui peut nier l’éloquence de cette vérité ? En effet, nous passons tous sur cette terre, car la mort ne pardonne pas et doit inévitablement venir – comme dit le poète – en vue de nous rendre le repos que la vie a troublé. Il en a été ainsi pour notre vieil ami, Fucien Denis alias Fuce qui a passé l’arme à gauche, à l’heure du zéphir ; dans ce matin du 22 janvier 2017, ses yeux clos, pour le soleil, ne pleureront plus les misères d’ici-bas. Son âme, plutôt bruyante, éprouve une indicible joie de voir que son abondante couvée l’a encerclé dans les larmes et la douleur filiales.

Fucien Denis, l’ami, le camarade des bons et des mauvais jours s’était révélé un élément brillant. Il était un homme de bien, humble et serviable. Il était le fils de feu Lorimer Denis l’éminent ethnologue haïtien, ardent partisan des idéaux de 46. Cadre compétent du Ministère de l’Économie et des Finances (MEF), mon ancien collègue Fucien Denis a gravi tous les échelons jusqu’au poste de secrétaire général.

Nous nous voyions et, depuis tantôt quarante ans, il me racontait, à voix basse, des faits de notre vieille politique. Il tremblait, quelque fois, au rappel des souvenirs lamentables ou dangereux de notre passé ensanglanté.

Je le revois plutôt et je pleure l’ami, l’ami avec grand A, qui sut élever au plus haut niveau le culte de cette denrée rare et si précieuse, parce qu’introuvable, qu’est l’amitié.

Car Fucien, - je crois, ce disant, rallier tous les avis, était de ceux à qui leur rectitude morale, leur noblesse de sentiments, donnent le droit d’être cités au palmarès des âmes d’élite, dignes de servir d’exemples aux générations qui montent.

Il laisse le souvenir d’un homme convaincu, d’un bon père de famille, d’un camarade qui savait aimer en tout temps, dans les bons comme dans les mauvais jours. Sa mort laisse un vide parmi tous ceux qui lui étaient chers.

Causeur disert, d’une approche facile et agréable, avenant envers tous sans distinction d’aucune sorte, il professait avec excellence l’art de capter ceux qui l’approchaient grâce à son rire franc et sympathique, ses blagues succulentes, et ses manières distinguées.

Sa compagne Marie France Bastien, son fils Charles Henry Bastien, sa fille Martine Chandler née Denis et à son époux Dr Jerry Chandler, ses petits-enfants, ses parents et ses amis en grand nombre qui ont arrosé de leurs pleurs son cercueil le samedi 4 février 2017 pour lui rendre un dernier témoignage d’amour perdu et de considérations envolées attestent bien du vide immense qu’il a laissé auprès d’eux par suite de cette regrettable disparition. Aussi, nous les exhortons à trouver une douce consolation dans la ferme assurance que notre disparu est simplement allé se reposer dans la tombe commune à tous les humains attendant la résurrection à laquelle font si aimablement allusion les Ecritures Saintes, puisque nos amis chers n’ont pas leurs places dans les cimetières.

Nous saluons avec émotion la mémoire de celui qui nous honorait de son amitié et dont la mort inopinée nous plonge dans un abime de méditations. Salut vieux frère et compagnon de route qui est parti avant nous se reposer douillettement blotti dans l’enveloppe terrestre d’Haïti, ce coin de terre qu’il a toujours aimé et qui était pour lui plus beau qu’un rayon de l’aurore ! Que la terre te soit légère ! Du courage à ta femme éplorée, à tes enfants et petits-enfants, à ton frère, à tes neveux et nièces si profondément remués par cette cruelle séparation !

Avant qu’il ne soit trop tard la sagesse recommande de s’habituer par anticipation avec l’idée de la mort, de l’accepter comme inéluctable et davantage encore de se faire philosophiquement avec l‘étape ultime où nous aurons à établir notre tente tôt ou tard. La vie est jalonnée de tombeaux. Tous les amis qui nous précèdent nous portent à croire qu’il faut se préparer à ce grand voyage. Et le célèbre homme d’État américain Benjamin Franklin, ancien constituant de la République étoilée a eu raison de dire : « Dans ce monde, il n’y a de sûr que la mort et les impôts. »

Ces réflexions me sont venues à l’esprit dans la soirée du 12 juillet dernier quand s’éteignait en sa résidence sise au haut de Delmas, au milieu de terribles souffrances qui mettaient en fuite son héroïsme, madame Marie Céleste Florence Jacob (Fifi) terrassée par le cancer du sein qui la minait depuis quelque temps.

Elle s’en est allée dormir avec les regrets de tous, sous une jonchée de couronnes lourdes et de fleurs blanches. Elle est partie, saluée par l’éloquence vibrante et voilée des hommes de la divinité Paul et Brierre le lundi 24 juillet 2017 à l’église Sainte-Thérèse de Pétion –Ville remplie comme un œuf en la circonstance. Et tout le long des rues, s’envolaient les notes douloureuses des mélodies funèbres.

Elle naquit à Port-au-Prince sous la présidence du général Paul Eugène Magloire, des œuvres légitimes des époux Kléber Georges Jacob, la dame née Georgette Mathieu. À noter que son feu père fut un écrivain hors ligne, membre du groupe les Griots qui comptait dans ses rangs des intellectuels comme l’ex-président de la République, le docteur François Duvalier, Lorimer Denis, Louis Diaquoi, Félix Diambois, le poète indigéniste Carl Brouard… Après de brillantes études classiques et professionnelles, elle a pu par sa compétence faire partie du personnel de la Direction générale du budget (DGB) au Ministère de l’Économie et des Finances où elle a travaillé pendant environ vingt (20) ans. Poursuivant sa carrière administrative, elle a été appelée à intégrer successivement le personnel du Ministère des Haïtiens Vivant à l’Étranger, de ceux de l’Agriculture et du Commerce et de l’Industrie où elle a gravi tous les échelons jusqu’au poste de membre du cabinet du ministre du Commerce.

Douée d’une profonde sensibilité, d’un fond de caractère que l’analyse ne saisissait que difficilement, Florence (fifi) traversait mal la vie ; elle avait trop d’âme, elle s’élevait, tel l’aigle altier, au-dessus des bassesses du monde. Elle vivait d’idéal, de méditation, de rêverie et avait l’esprit inquiet. Surtout, elle possédait peu le sens positif de l’existence et traitait les choses d’ici-bas comme des chimères dont il fallait se débarrasser… Hélas, l’aigle est retombé, frappé mortellement au tournant de la lutte. Pauvre femme ! le mal de vivre la rongeait lentement et les laideurs de l’ambiance lui meurtrissaient l’âme ; pourtant elle avait un sourire doux pour ses amis à qui elle disait ses craintes, ses misères de cœur, sourire marqué au coin d’un je ne sais quel léger pessimisme et qui faisait d’elle un être d’une suave complexité.

Excellente professionnelle, elle avait le sens inné des relations publiques. Dotée d’un humour exceptionnel, Florence (fifi) nous a profondément marqués par son dynamisme, son optimisme contagieux, sa persévérance et son refus de laisser les difficultés de la vie altérer sa grande joie de vivre. Sa franchise, sa créativité et sa loyauté sont autant de qualités qui font d’elle une personne exceptionnelle.

Mère exemplaire, Florence s’est donnée sans limites pour le bien-être et le bonheur de son fils unique Stéphane. Nous retiendrons d’elle l’image d’une femme intelligente, une combattante et surtout le souvenir d’une amie fidèle et sincère.

La présence massive de figures connues de notre milieu le lundi 24 juillet, le jour de ses funérailles, à l’église Sainte-Thérèse de Pétion-Ville traduit le parcours flamboyant et multiple de cette grande dame. Profondes sympathies à son fils Stéphane, ses frères et sœur, ses amis M. Frantz Duval, le talentueux rédacteur en chef du journal le nouvelliste et le diplomate Guy Jeanty Lamothe, ses proches et alliés.

Fifi, en écrivant ces lignes trop brèves à mon gré pour saluer ton départ, les mots me manquent pour t’exprimer ma sympathie et la douleur que ta séparation provoque en moi. Repose tranquillement dans ton sépulcre, dans l’enveloppe terrestre d’Haïti, cette terre natale que tu as toujours aimée tout en sachant que je ne t’oublierai jamais. Tu seras loin de mes yeux mais point de mon cœur.

Paix à ton âme ! Du courage et au revoir, princesse!..

Kern E. JEAN-FRANCOIS

kernjeanfrancois@yahoo.fr Cell phone 3815-4561

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