A Bel-Art au Bel-Air :

Nou pran lari a : le « duo » Gilberson Cyprien et Jean-Robert Alexis

Publié le 2017-08-11 | Le Nouvelliste

Culture -

Le mouvement «Nou pran lari a» exploite l’art issu des ghettos, des couches populaires urbaines pour le mettre à la portée du peuple lui-même. Les gens des quartiers défavorisés jouissent ainsi de l’occasion d’apprécier des œuvres d’art tirées de leurs propres entrailles. Cette fois-ci, les initiateurs du mouvement ont jeté leur dévolu sur Bel-Air. A Bel-Art, le centre culturel de la communauté, se tiendra une exposition en duo : Gilberson Cyprien du Bel-Air exposera côte à côte avec un autre jeune artiste-peintre de la « Grand’rue », Jean-Robert Alexis.

D’après les organisateurs, d’autres talents accompagneront ces créateurs : des troubadours, des musiciens, des artisans de la paillette, de la récupération en vue de rehausser davantage ce show.

Les richesses des déchets

L’artiste récupérateur Gilberson Cyprien (Gibcy) valorise un autre champ d’exploitation : utiliser toutes sortes de matériaux récupérés dans les rues ou à l’usine de production de bière et de malt où l’artiste travaille comme chimiste. D’un côté, il traite les cannettes de bière en ferblanc et y adjoint, dans sa construction, maints objets jetés à même la rue dans les milieux populaires : des bougies, des têtes de lampes à verre, des bouts de bois répérés dans les ateliers d’ébenistes, des pneus. En un mot, tout ce qui encombre les rues ou ne fonctionne plus à l’intérieur de l’usine, tels des régulateurs, des manomètres, des bouchons de cannettes de bière, de maltas, etc. Il les récupère, les introduit, à un titre ou à un autre, dans la finition de l’œuvre d’art créée à partir de « bataclans » désaffectés.

La génération ‘’Bataclan’’ (« Baklanklan » en créole), à laquelle fait référence le travail de l’artiste, renvoie aux préoccupations esthétiques, littéraires, politiques, sociales et citoyennes d’un groupe de jeunes du Bel-Air. Ces obsessions reflètent, dès cet instant, la démarche première de tout récupérateur dans les autres quartiers défavorisés, tels la « Grand’rue », le « Vide charbon » [rue Carl Brouard] où est issu le mouvement « Nou pran lari a ».

Dans la culture haïtienne, on emploie ce mot- bataclan-de manière dédaigneuse. Par exemple, « Va ramasser tes cliques et tes claques, et vide les lieux ». Ensuite, le concept a le sens de faire un voyage, de sortir de la réalité.

Ce papier valorise les choix esthétiques de la nouvelle génération d’artistes. Choix qui rencontre également les mêmes besoins de jeunes européens et africains.

« Bataclan » (baklanklan), selon l’artiste Cyprien, ce sont des objets que les gens dans les milieux populaires, dans la bourgeosie ou à l’usine ont jeté dans les rues ou à la poubelle.

Avec son sac au dos dans les rues, ce qui intéresse l’artiste, c’est exploiter les richesses des déchets éparpillés ici et là : « Je rends ainsi, estime l’artiste, l’environnement plus propre. » Il se félicite de créer, avec ces bataclans, un produit unique : une œuvre d’art. Une œuvre d’art qu’on va mettre dans de beaux salons pour être admirée ou appréciée.

A son bureau ou à son quartier au Bel-Air, certains collègues ou voisins mettent la main à la pâte : ils ramassent et rassemblent des tas d’objets hétérogènes pour lui. Au départ, l’artiste ne sait pas ce qu’il va en faire, mais, au cours du processus de création, chaque objet s’allie à l’autre « âme » sœur pour générer les vibrations nécessaires. « Objets inanimés avez-vous donc une âme », aux dires du poète Français Lamartine...

Pour cette expo, Cyprien fait une ouverture sur une œuvre de Picasso, « La femme assise » qu’il retravaille avec des objets mixés. Ainsi, les deux mains avec une manche de cuillère, les seins avec une tête d’ampoule électrique, la bouche, une lampe à verre. Cela traduit certes une représentation de l’œuvre de Picasso, mais quelle touche ! Quelle dextérité dans le rendu !

Comment passer sous silence sa nouvelle créature : la chateuse Djeud avec, par exemple, des cheveux en fourchettes,- des fourchettes rouillées et inusitées.

Entre le délabrement et le bataclan

Les gars de la Grand’rue sont aussi dans le bataclan. S’ils n’utilisent pas les mêmes matériaux que Cyprien, ils prônent la même démarche : nettoyons l’environnement.

Entre le délabrement et le bataclan

Les œuvres de l’artiste-peintre Jean-Robert Alexis roulent sur les mêmes sentiers que celles de Gilberson Cyprien : les deux visent à nettoyer la nature. Pour Cyprie, c’est l’effet « bataclan » ; pour Jean-Robert Alexis, il fait référence aux Taïnos. Ce peuple habitait la terre d’Ayiti Thomas, en l’aimant, en la valorisant, en la cultivant.

La nature, pour lui, resplendisait. Elle était belle. L’artiste revendique cette beauté première entretenue par les Taïnos. Une beauté héritée de l’histoire précolombienne - l’histoire des divinités, des dieux et des lieux intacts gardés dans notre mémoire de peuple. Des fois, il peint des personnages macabres, des monstres, mais avec un tel sens de la réalité : il ressemble, à ce point de vue, à Sébastien Jean. La même « laideur poétique » de ses hydrides ou montsres.

Pour ce show, l’artiste exposera, sans complexe, à côté de Gilberson Cyprien, au Bel-Art, le centre culturel du Bel-Air.

Cyprien et Alexis utilisent, en fonction de leurs sources d’inspiration, des objets puisés dans la généreuse nature.

Zaka prend la rue

L’artiste sculpteur et récupérateur Zaka (Marc Antoine Joseph) avait pris, aussi, la rue. Le mouvement « Nou pran lari a » lui avait donné carte blanche pour exposer chez lui, au Village de Dieu. Il a reçu les gens de sa communauté (Village de Dieu et ses environs), les grosses pointures de la culture nationale, les intéressés au mouvement « Nou pran lari-a », et des journalistes culturels. La visite guidée s’est effectuée le 15 juillet dernier, en la résidence de l’artiste.

Cette exposition a permis de découvrir dans le travail de l’artiste une pointe d’originalité. Inspiré, pour certaines œuvres, des sculpteurs de Noailles de la Croix-des-Bouquets, il a ajouté une touche personnelle à ses créatures. Ce sont certes des sculptures, mais avec des bosses, des reliefs. Sa manière aussi de traiter les thèmes attire le regardeur. En outre, il continue à pratiquer la peinture et la récupération.

Son travail mérite une meilleure attention des collectionneurs.

Après l’exposition de la place Sainte-Anne à la fête-Dieu –le jour de Livres en folie, les gars du mouvement « Nou pran lari-a » ont décidé de « monter » une performance, une visite guidée à l’atelier de Zaka.

Au terme des festivités estivales, l’expo se déploiera au Bel-Air à partir du 2 septembre 2017, et durera une quinzaine de jours.

Wébert Lahens

webblahens@yahoo.fr

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