« Kòkòta manman yo » : cette chanson qu'il ne faut pas chanter à haute voix

Publié le 2017-08-10 | Le Nouvelliste

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« Kòkòta manman yo

Ou met di yo, ale di yo, di yo m di yo

Kòtkòta manman yo

Ou met di yo, ale di yo, di yo m di yo

Kòkòta manman yo »

Tel est le refrain d’une des chansons qui a fait le buzz cet été. Son titre : « Kòkòta manman yo ». L’une des particularités de ce morceau composé par le rappeur haïtien Trouble Boy réside dans le fait qu’il est craché dans un créole nordien. En effet, un ensemble d’expressions grossières ont été reprises sans aucune crainte sur le track. Le titre même en est un exemple. Aucune retenue, et sans langue de bois, des mots d’une trivialité évidente lancés dans un texte qui voudrait dénoncer les critiques mal placées, selon les explications fournies par son auteur.

« Di yo chache ran yo, di yo m pa nan ran yo.

Kòkòta manman yo.

Pran sa, chita sou li fourel andan nannan yo.

Radote di sa w vle

Pale bè nèg, bou chò w pou ou

Ou dyare, ou bave, ou vomi, nèg ou poupou sou ou »

Un texte dont la rythmique est cependant difficile à saisir. L’émission de pareil morceau n’a pas manqué de choquer une frange de la population tandis qu’elle soulève des questionnements chez d’autres. C’est le cas de Gayel Pierre, actuelle petite amie de l’auteur de ce titre controversé, qui a souhaité dénoncer l’hypocrisie, qui, selon elle, entoure la chanson de son homme dans un tweet en date du 19 juillet. Le contenu de ce dernier peut ainsi se traduire : « Ils ont chanté “I don’t f*ck with you” de Big Sean. Ils ont chanté “I love bad b*tches” de Kendrick Lamar, “Move b*tch” de Luda et ils boudent ‘’kòkòta manman yo” ». Partagé des dizaines de fois, notamment sur l’interface de Jhanedouze, ce tweet a suscité bien des réactions, les unes plus enflammées que les autres. Une grande partie de celle-ci soutiennent la chanson. Oui, mais faut-il reproduire chez nous, tous les agissements des stars internationales ?

Une grossièreté que l’auteur assume

Interrogé sur le sujet, l’auteur de la chanson, Lordwensky Jolissaint dit Trouble Boy, nous a déclaré assumer son texte dans toute sa portée. Soulignons que le terme, « Kòkòta manman yo » provient du parler capois. Il désigne une expression vulgaire généralement utilisée pour insulter la mère des gens.

Tout de go, l’artiste indique avoir écrit le texte dans le but de dénoncer les on-dit, les racontars et la médisance de manière générale mais également ceux qui jasent sur lui. « Comme pour dire que ce que je fais ne regarde que moi, trouvez-vous autre chose et laissez-moi avancer », précise t-il. En second lieu, la chanson lui a permis de représenter les gens du Nord qui lui reprochaient de ne s’être pas affirmé jusque-là en tant que fils de cette région. Cependant, celui qui a été impliqué dans le scandale Roody roodboy/ Rutshelle, à cause notamment de son titre intitulé « Vwazin lan », a souligné qu’il voulait un buzz. « J’ai pris le risque. Dans le rap, il y a une tendance dénommée trap, tu peux exprimer tout ce que tu veux dessus. Tu as plus de liberté avec. Aussi, tu peux passer un bon message sans que personne ne s’en aperçoive, mais c’était surtout l’occasion idéale pour moi de m’y essayer. Je voulais aussi une chanson que les gens de partout puissent chanter sans qu’ils ne sachent ce qu’ils disent. Les gens chantent des bêtises et des sottises en même temps sans vraiment s’en rendre compte », continue-t-il.

Pour le jeune homme de 28 ans, le rap est une catégorie qui permet d’exprimer haut et fort ce qui se dit tout bas, alors reprendre les mots interdits du jargon nordien n’est en aucun cas malsain. « D’ailleurs lorsqu’on est énervé, ce sont à peu près ces mots que l’on répète, alors pourquoi les trouver mal, vulgaires? Je n’aurai aucun problème à laisser mon enfant écouter un pareil texte puisqu’il utilisera forcément son contenu quand il est énervé contre ses amis [....] La réalité est qu’on cache des choses qu’on ne devrait pas cacher. Dès fois, il faut dire les choses qu’on ne doit pas dire et ne pas cacher ce qu’on ne doit pas cacher ». « Déjà que le texte tend à dénoncer justement les critiques et la médisance de ceux qui ne sont pas concernés par une situation», ajoute l’artiste.

Au-delà du titre et de certains passages qui sont crus et totalement grossiers, Trouble Boy soutient que son texte est bien plus profond que cela. « Le concept que j’avais de cette chanson c’était de révéler ce que les Capois ne voulaient pas dire en public, et de faire passer cela à la République et au monde entier.»

« Lòt la mande m ki koulè préfere m mwen di l blan, li di m non se pa vre

Mwen di wi se sa vre

Li di m non se pa vre

Li di m kòman fè li toujou wè m abiye gri e nwa

Mwen di l se paske nan listwa yo te di m blan te konn griye nwa

Depi nan ginen nèg ape trayi nèg majorite nwa egri

Nèg ka rayi w pou afèrò w, nèg ka touye w pou tè afò w »

Conscient de l’émoi suscité par son texte, Trouble Boy rappelle fièrement qu’il avait produit une chanson, sur la migration massive des Haïtiens, mais personne n’en avait vraiment parlé alors que là, « Kòkòta manman yo » est sur toutes les lèvres.

Autour des retombées d’un pareil titre, Lordwensky Jolissaint indique n’avoir aucun problème avec la manière dont son texte est interprété. D’ailleurs il l’a déjà expérimenté dans sa ville natale où, arrivé dans un restaurant, les Capois lui ont fait comprendre que le texte ne leur plaisait pas, que les enfants le répétaient parce que le track était partout diffusé. Mais il continue tout de même de clamer qu’il assume son texte. D’après lui, ce n’est pas vendre le Nord d’une mauvaise manière, mais plutôt s’exprimer dans le jargon de son enfance pour exprimer ses frustrations.

À une époque pas si lointaine que cela, les chansons savaient évoquer des interdits mais elles le faisaient en toute poésie et en métaphore, il restait cependant que les versions étaient accessibles à tous et à chacun. La tendance maintenant veut que l’on oublie toute bonne manière et retenue sous peine d’être hors courant. Il est certain que l’actuelle génération est auteur et spectateur d’un effritement de valeurs. Évolution ou rétrogradation?

En tout cas, Trouble Boy estime avoir un hymne national maintenant, et il en est fier. Il se dédouane d’ailleurs de ne pas être le premier à faire cela, Richie avait bien utilisé « Cheri souse tet an m ». « J’ai déjà fait des textes à caractère social mais en ce moment, c’est le tour de Kòkòta manman yo ».

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