Démocratie et budget de l’État, le triste binôme de la relation d’agence en Haïti

Publié le 2017-08-09 | Le Nouvelliste

Economie -

Si les luttes d’émancipation de toute une génération ont conduit au nouvel ordre post-86, celles pour l’amélioration significative des conditions de la population haïtienne tarde à voir le jour. L’ère démocratique a insufflé un optimisme naïf pensant que la rupture brutale avec la dictature allait augurer des jours indubitablement meilleurs. Or, force est de constater que la population haïtienne semble être, de plus en plus, livrée à elle-même et l’espoir déserte désormais les rives jusqu’aux confins des Amériques. D’où vient l’insouciance de nos décideurs ? Qu’est-ce qui alimente cette irresponsabilité complice ?

La théorie d’agence soutient qu’une ou plusieurs personnes, appelée (s) principale(s) délègue(nt) à d’autres personnes, dénommées agents, l’autorité de la (les) représenter et de défendre (ses) leurs intérêts dans un cadre donné. Les fondements de la démocratie représentative rentrent dans cette vision de la relation principal-agent à travers gouvernants et gouvernés. Ainsi, appliquée à la sphère politique, cette théorie conforte l’idée que les décideurs politiques et plus précisément les élus sont investis de cette mission d’oeuvrer au bien- être de la population, devenant ainsi des agents. Toutefois, comme le montrent les observations sur les relations d’agence, il existe des variables favorables à des individus qui sont négativement corrélées au bien-être collectif.

Kenneth Arrow a également fait état de l’impossibilité d’une agrégation des choix individuels et ainsi mitiger l’ardeur des prétentions démocratiques. D’où l’impression quasi généralisée que les décideurs se sont défait de leur mission de travailler pour l’intérêt général en Haïti. Une mission consacrée par l’article 19 de la Constitution de 1987 qui dispose que l’État à l’impérieuse obligation de garantir les droits fondamentaux de tous les citoyens sans distinction.

Il est difficile ainsi de retrouver une communauté d’intérêt qui soit définie et supportée à travers les décisions politiques. Cette asymétrie informationnelle entre la population haïtienne et ses représentants débouche sur l’aléa moral caractérisant la déchéance de la démocratie représentative en Haïti. À quand remonte la dernière décision à travers laquelle la population s’est vraiment sentie défendue ? Cet exercice de mémoire risque d’être difficile tant les dernières années ont été amères et tant les élus ne se sont pas attelés à leur tâche qui est de représenter, servir et défendre les intérêts de leurs mandants.

Peut-être le vote de la loi sur le salaire minimum de 2009, la lutte pour la protection des droits des mineurs. Ce non-respect de l’accord légitime entre principal et agent se constate dans le projet de loi de finances 2017-2018 déposé au Parlement. En effet, le projet de loi de finances 2017-2018 soumis à la sanction du Parlement est un triste exemple du déni de la recherche du bien-être collectif. La prise de décision pour la croissance et la création de richesse se veut, une fois de plus, une mise en échec. Le budget se veut être l’instrument fondamental de l’intervention de l’État dans l’économie.

Richard Musgrave a énoncé les 3 fonctions principales de l’État, à savoir l’allocation des ressources pour permettre à l’économie d’atteindre son potentiel de croissance ; la redistribution pour corriger les inégalités découlant de la répartition des richesses et des revenus ; et la stabilisation à travers les prix et l’emploi dans l’économie. Aucun paradigme pour la croissance et la création de richesses ne se dégage du budget présenté, qui s’apparente plus à un budget d’entretien ; non pas des canaux d’irrigation des agriculteurs, non pas de l’environnement, non pas du système de santé quasi inexistant mais des privilèges d’une classe avide de toujours plus. Le renforcement des privilèges nous fait penser à un État prédateur qui n’aspire nullement à créer les conditions pour la croissance réelle et soutenue au grand dam d’une population aux abois qui fait les frais d’une fiscalité agressive.

Il y a un déficit de connexion entre le budget et la population haïtienne. Avoir un budget qui soit la résultante de compromis entre les acteurs requiert une redéfinition de la relation État-citoyen en Haïti. Cela suppose aussi une vision de l’action de l’État dans l’économie en vue d’optimiser l’impact des dépenses publiques. Cette approche permettra d’avoir l’effet multiplicateur des investissements publics et aussi avoir une plus grande efficacité dans l’allocation des ressources suivant les besoins identifiés au niveau des secteurs de l’économie.

Le tableau est sombre et l’heure n’est plus à la propagande creuse. À ce rythme, les objectifs de développement durable ne seront qu’un vœu pieux d’un État qui ne s’est jamais donné les moyens de les atteindre.

Pierre François D. André Économiste pfdandre@gmail.com (509) 3739-72-25 Auteur

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