Le président Jovenel Moïse dans une impasse politique

Publié le 2017-08-11 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Sobner Lhérisson

Économiste financier

New York,

La récente arrivée au pouvoir de nouveaux acteurs politiques marque une étape décisive dans le processus de transition vers la démocratie comme modèle de transmission de pouvoir. En démocratie, la légitimité provient essentiellement des élections. Or, ce modèle de démocratie représentative reposant sur le suffrage universel doit cohabiter avec des modèles de légitimation traditionnels. Certes, l’analyse de la conjoncture politique actuelle et de la difficulté pour le président Jovenel à comprendre la complexité de certaines réalités locales risque de remettre en question la légitimation du nouveau pouvoir qui a amené de nombreux observateurs à s’interroger sur la stabilité future du gouvernement et de la structure de gouvernance mise en place. La victoire du PHTK avec le président Jovenel Moïse semble déboucher sur une vague de déceptions et de désenchantements. Au lieu de poursuivre des efforts pour le renforcement de l’intégration du parti, le président trouve qu’il n’est pas envisageable de fournir aux membres du PHTK l’espace politique dont ils ont besoin pour évoluer et s’épanouir. L’exercice du pouvoir est un facteur important de son érosion. Aujourd’hui, le président doit travailler conséquemment à ne pas perdre la confiance des électeurs qui l’ont élu. Cependant, les membres influents du PHTK restent fidèles à leur président et continuent d'apporter leur soutien au nouveau pouvoir pour justifier leur appartenance et leur conviction en défendant une cause noble.

La décision du président de diriger avec une équipe peu expérimentée qui ne partage pas la même vision avec les tenants de son parti et alliés politiques peut entraîner l’affaiblissement de son règne et faire l’affaire de l’opposition.

Certains membres du cabinet tels que le ministre des Affaires étrangères, le ministre de l’Économie et des Finances, le ministre de la Défense et la ministre du Sport sont respectivement très connus pour leur expérience et leur compétence dans les milieux politiques, diplomatiques et professionnels. Toutefois, une telle considération de notre part ne constitue pas une remise en question de la compétence des autres membres du cabinet ministériel. Bien que les actions de départ montrent une certaine volonté du Chef de l’État de créer la base d’une meilleure perspective économique, le nouveau régime doit tenir compte des enjeux et des conflits qui pourront émerger en dirigeant avec des groupes qui défendent des valeurs contradictoires à celle des membres de son parti. En démocratie, l’idée de former un gouvernement avec des composantes différentes n’est pas une mauvaise stratégie, mais un tel gouvernement doit être conçu dans le cadre d’une approche bien équilibrée pour éviter une politique d’exclusion systématique. Sachant que le président allait s’asseoir avec des personnalités comme Michel Soukar, l’ingénieur Déjean Bélizaire, les membres de l’état-major du PHTK, la Fusion des sociaux démocrates, le RDNP, le citoyen Charles Henri Baker, l’avocat Jean Henri Céant et les partis alliés, il a fait le contraire en s’engageant seul avec le Parlement pour former un gouvernement dont la plupart des ministres et des directeurs généraux ont été dictés ou choisis par les parlementaires. Entre autres, les rapports et les informations en provenance du public nous ont permis de savoir que le président était obligé de négocier la majorité des postes avec les parlementaires pour obtenir la rectification de son Premier ministre afin de démarrer le gouvernement.

Pour répéter le Premier ministre canadien Justin Trudeau qui s’exprimait pour la première fois à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU, les présidents et les chefs de gouvernement doivent créer du temps pour écouter les conseils des personnes qui les ont élus. Loin d’observer un tel comportement, certains proches du président semblent couper tous les contacts téléphoniques avec les militants et les supporteurs sous prétexte que leur temps devient trop précieux pour se souvenir des combattants d’hier. Une telle attitude n’est pas faisable en politique. Il faudrait changer la vieille manie du passé et la manière de faire les choses surtout dans un pays fragile où la volatilité des comportements, les changements de conviction ou d’appartenance deviennent une réalité constante.

Sur le plan de la gestion fiscale, il y a lieu d’observer la tendance de maintenir une certaine discipline au niveau de la fréquence des dépenses de voyage à l’étranger et l’État haïtien semble établir un meilleur mécanisme de contrôle en ce qui a trait aux dépenses publiques destinées à des fins nonprioritaires. Aussi, les indicateurs socioéconomiques sélectionnés ne confirment pas une progression des dépenses publiques; au contraire, on assiste à une réduction drastique des privilèges qui ont été toujours accordés aux officiels d’État sous les administrations précédentes. Fort de sa volonté d’entamer sa mission sur des bases solides, le président veut opter pour un État très dirigiste capable de contrôler son économie, de décider des secteurs où il faut investir ou miser sur la poursuite des mesures visant à améliorer les recettes fiscales pour financer les dépenses d’infrastructures et les projets de développement. Ensuite, le taux de change en tant que valeur fondamentale doit assurer l’équilibre interne et externe de l’économie en termes de l’absence d’inflation et de balance de paiement du pays émetteur de la monnaie en question. Certes, l’instabilité monétaire a entraîné dans le pays un déséquilibre macroéconomique sans précédent. Elle tend à stopper notre croissance économique fragile et à aggraver les conditions de vie de la population. Il est important pour le gouvernement de s’asseoir avec les autorités économiques et monétaires pour organiser un débat dans le contexte de la réflexion sur l’évolution des cours de change et pour mieux cerner les contours de la gourde face aux contraintes qui pèsent sur l’environnement macroéconomique.

L’intervention de la banque centrale en injectant des millions de dollars sur le marché monétaire ne reflète pas une mauvaise politique de change. Il s’agit toutefois, d’une technique d’intervention très limitée en ce sens qu’elle n’aura pas d’effet significatif sur la dynamique et la progression des cours de change s’il faut maintenir un équilibre de longue période. La BRH pourra jouer un rôle beaucoup plus actif dans le financement de la croissance et dans l’encadrement du crédit en définissant un volume prévisionnel de crédit que le système bancaire national peut accorder à l’économie. Entre autres, il convient de souligner que la politique extérieure du gouvernement laisse voir une reconfiguration des relations internationales qui se traduit par un manque d’enthousiasme ou le refus de recourir aux pays traditionnels donateurs pour l’aide financière ou l’appui budgétaire. Aussi, le gouvernement n’est pas trop ouvert à l’interférence étrangère dans les affaires internes du pays afin de garder, peut être, une certaine autonomie de gestion ou éviter de tendre la main vers l’international pour certains problèmes mineurs. Une telle position reflète la volonté des décideurs politiques de gérer le destin financier du pays à partir des ressources locales. Toutefois, cela ne suffira pas à réduire la dépendance totale du pays de l’aide l’externe. Cependant, le démarrage du gouvernement en ce sens a donné un regain d’espoir en termes de valorisation de notre capacité de gérer l’économie du pays sans pour autant recourir à la charité internationale. Dans les départements géographiques, le dynamisme du président est remarquable par sa présence dans le cadre de la mobilisation des paysans pour la mise en valeur des terres agricoles, la réhabilitation des anciens systèmes d’irrigation et l’introduction des cultures de base compatible à la structure des différents sols.

Mettant à nu l’inéfficience des modèles nationaux de développement, le nouveau gouvernement croit que la mobilisation des facteurs de production et le développement de l’agriculture représentent la réponse directe aux dégâts d’une crise conjoncturelle de longues années dans un pays où les inégalités économiques sont particulièrement brutales. En voulant à tout prix augmenter la production agricole, le chef de l’État semble emprunter la bonne voie et la meilleure direction dans le but de fructifier un secteur qui a été négligé depuis des années. L’un des points forts du président est de faire de l’agriculture le trésor privilégié de sa politique économique. Cependant, il est à noter que l’expansion du secteur agricole ne suffira pas à satisfaire la poursuite d’une politique de création d’emplois car il faudrait encourager l’investissement dans les entreprises de production des biens et services, le tourisme et dans le secteur manufacturier capable de répondre aux pressions de la croissance de la main-d’oeuvre haïtienne. Outre la décision de restauration de l’armée d’Haïti qui est perçue comme une initiative louable pour la problématique de la sécurité nationale, le président doit éviter de consacrer l’intégralité de son temps aux activités de caravane de développement au mépris des grands dossiers importants tels que l’insécurité, la réforme financière et douanière, l’amendement ou le changement de la Constitution, la formation du Conseil électoral permanent, l’assainissement d’une capitale dégradée en matière sanitaire et les questions de santé.

En réalité, si nous portons un regard sur le modèle politique antérieur, le président Jovenel a hérité d’une administration déficiente laissée par de nombreux prédécesseurs; la tâche peut donc paraître difficile pour son gouvernement de se démarquer totalement d’un système caractérisé par une longue histoire de corruption et le règne absolu des richesses mal acquises. Dans ce cas de figure, seule une bonne gouvernance peut éliminer la collision ou la séparation entre les sphères du pouvoir et les intérêts particuliers afin d’offrir au pays un environnement favorable à la croissance, aux investissements étrangers et à la fourniture des services publics efficaces. En Haïti, les régimes politiques passent et les mêmes pratiques de gestion nébuleuse du pouvoir persistent. On a l’impression que l’histoire tumultueuse d’accaparement des modestes ressources de notre pays par une classe politique avide se répète inexorablement au point de devenir une fatalité indépassable. Malgré les révélations alarmantes et spectaculaires des médias sur les affaires scandaleuses, l’impunité et l’absence de poursuites pénales ont validé la continuité des pouvoirs prédateurs. Si on devrait énumérer les incongruités en matière de gouvernance où les scandales financiers qui ont éclaboussé notre classe politique au cours des dernières décennies, on risque de passer pour un délateur alarmiste ou un lanceur d’alerte jaloux des privilèges des barons des différents régimes qui se sont succédé.

Pourtant, rien qu’à observer le train de vie dispendieux de nos gouvernants antérieurs, un État qui se veut de droit devrait s’autosaisir via une justice pleinement indépendante délestée de toutes considérations politiciennes pour demander à ces détenteurs de richesses spontanées de justifier leur patrimoine financier. Une mise en lumière de l’origine de leur enrichissement fulgurant ou une déclaration de patrimoine demeure une priorité pour instaurer la bonne gouvernance, susciter la confiance des investisseurs et permet aussi de retracer les sommes d’argent colossales subtilisées par ces administrateurs et gouvernants durant les trente dernières années. Cette transparence dans la gestion de l’argent public est d’autant plus nécessaire, car les montants en jeux destinés á financer notre développement sont le fruit d’un endettement abyssal légué aux générations à venir. Il est souhaitable que le nouveau président fasse preuve de leadership, de courage et de patriotisme pour corriger les dommages économiques, sociaux et moraux que ces détournements récurrents de biens publics ont causé á notre jeune nation. L’ironie du sort, c’est que ces mêmes auteurs de corruption et de détournements de fonds d’hier s’érigent maintenant en apôtres de moralité pour dénoncer les actes de corruption en pointant les doigts uniquement sur des personnalités qui n’appartiennent pas à leur camp politique.

Par ailleurs, la commission sénatoriale en charge de vérifier ou d'investiguer les dossiers des grands commis de l’État accusés de détournements de fonds ne représente pas une garantie pour freiner la corruption et assurer la transparence des institutions voire une gestion saine des finances publiques. Tout en reconnaissant l’importance et l’utilité d’une telle commission d’enquête, ces hommes de loi ne montrent pas une certaine impartialité dans le traitement des dossiers, car ils sont plus intéressés à cibler des anciens fonctionnaires qui ne partagent pas les mêmes affiliations politiques qu'eux. Dans l’hypothèse d’une poursuite réelle des gens impliqués dans la corruption, nous sommes sûr que certains de ces sénateurs ne vont pas être épargnés en raison des dénonciations spectaculaires de certains médias concernant leur complicité dans les scandales financiers qui ont eu lieu dans certaines institutions publiques où ils ont placé ses propres administrateurs. Dès lors, on se demande si ces hommes de loi ont un dossier crédible et honnête pour être confiés la tâche de conduire pareille investigation compte tenu des révélations persistantes de la presse haïtienne. L’accusation est le produit des documents et les documents sont le fondement de l’accusation. En remettant en question la réputation de certaines personnalités, il reste à savoir si ces accusateurs disposent des preuves suffisantes ou des documents à l’appui pour justifier les attaques diffamatoires. Guidés par le désir de créer des sensations médiatiques, certains membres de la commission agissent avec une intention précise consistant à détruire la personnalité des familles, des intellectuels et des technocrates du terroir pour leur forcer à laisser le pays. Restant fidèle à la vieille pratique de revanche politique, ils s’opposent à toute perspective de réconciliation dans un pays profondément divisé. La démarche des hommes de loi porte sur l’investigation des fonctionnaires de leur choix; il n’est pas question de remonter aux scandales financiers impliquant leurs amis ou leurs alliés de parti.

En définitive, il est important de savoir qu’en politique, le jeu de compromis demeure l’une des options les plus réalistes face à la multiplicité des points de vue et à la prise en compte des intérêts contradictoires. Dans le souci de rendre son administration opérationnelle, la force des choses peut bien amener le président élu à accepter des compromis avec les parlementaires en échange des postes ministériels ou de direction pour monter son gouvernement afin de mettre fin au règne de l’autorité provisoire. Vu l’ampleur de la division et la complexité des problèmes qui affectent le pays, le président devrait s’asseoir aussi avec les dirigeants du PHTK, les alliés et d’autres partis politiques y compris l’historien et politologue Michel Soukar pour former un gouvernement combiné en accord avec les parlementaires. De plus, le chef de l’Etat devrait exploiter l’expérience politique des hommes comme l’ingénieur Déjean Bélizaire et d’autres personnalités qui peuvent disposer des dossiers historiques importants sur les questions de la gouvernance en Haiti. Certes, les actions de départ ont prouvé l’intention du président de mettre le pays sur la voie du progrès et de la reconstruction et en même temps il doit profiter de sa présidence pour se doter d’un meilleur encadrement technique afin d’augmenter la performance de son administration et d’aboutir à la concrétisation de son programme de développement. La politique a ses règles, ses contraintes et ses réalités. L’enjeu du clivage d'aujourd’hui s’explique par la position de ceux qui croient aux progrès et à la réussite du Chef de l’État et de ceux qui croient à la division ou à des intérêts mesquins, lesquels feront le jeu des parties contestataires qui s’attendent à un vide politique pour émerger et se positionner. Nous souhaitons que le président se ressaisisse pour réaliser que la force et l’avenir d’un pouvoir dépendent largement de la compétence du choix des acteurs et de la prise en compte de tous ceux qui contribuent à sa fondation.

Sobner Lhérisson

Économiste Financier

Département de Banque et des Services financiers (Pensionnaire)

La Banque de Réserve Fédérale de New York

Columbia University New York, New York

Économie et Finance Internationale

New York University NYU

Économie Financière

Universite d’Aix-Marseille II, France

Faculté des Sciences Economiques

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