Un destin peu commun

Singulier petit pays

Publié le 2017-07-25 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

. Par : Robert Paret Il y a autant de raisons de l'aimer que de le détester. Certains l'ont sublimé, d'autres l'ont maudit. Parce que sorti de la matrice dévergondée de l'Histoire, les jugements de cour lui ont été bien souvent favorables, d’autres fois impitoyables. D'aucuns ont glorifié ses luttes épiques menées pour libérer les opprimés. D'autres lui ont reproché d’avoir jeté le manche après la cognée, d’avoir, ainsi, déçu l’espérance de toute une race. Quant à moi, il me plaît souvent de revenir à cette réflexion d'Alix Mathon : « Haïti fut un accouchement prématuré, avant terme, et au forceps. Ce pays est né dans la violence, à l'arraché. Les fers l'ont marqué. Le nouveau-né eut les membres brisés à l'opération. Et l'adulte traîne encore l'infirmité. » Si l’historien lui accorde des circonstances atténuantes, peine est de reconnaître que nous traînons le poids de nos incohérences, de nos dissensions sociales et que nous aurions dû mieux faire. C'est terrible d'appartenir à un peuple qui souffre et qui endure toutes les peines du monde, surtout lorsqu'il est confronté au regard inquisiteur de l’étranger qui n'arrive pas à comprendre le cheminement de son évolution à travers le temps, faute de ne pouvoir saisir le poids des vicissitudes qui l'ont accablé. C'est encore plus terrible lorsque ce peuple, qui n'a pas encore trouvé son unité, est soumis aux incertitudes et aux aléas d'un avenir de plus en plus difficile et incertain, puisque mal planifié. Ce manque de planification d’un projet qui devrait être unificateur conduit inévitablement à une désarticulation de la société et crée un manque de confiance dans un destin commun favorable à tous. Et tout ce drame se traduit par des cris déchirants de désespoir de sa progéniture, à l'instar de celui lancé il y a quelques années, par Toto Bissainthe, dans une de ses chansons :"Ayiti, mwen pa renmen'w ankò". Même si cet aveu, délirant et déchirant, est atténué par un chant d'espoir émouvant de Dominique Sylvain qui dit, elle :"Ayiti pap peri". Entre la répulsion la plus abjecte et la foi la plus inébranlable en l'avenir, se trouve l'inconfort « résigné », mais non accepté, d'un Pyram qui dit dans Pèlen Tèt, de Franck Etienne : "M'anvi wè mouch". N'est-ce pas un cri d'amour, ponctué de tendresse, malgré l'affliction qui l'endolorit, en dépit de la misère qui le consume, tout comme la grande majorité des Haïtiens ? N'est-ce pas l'expression d'un vécu traumatisant qui traduit, en quelque sorte, tout le malheur de ce peuple astreint à toute sorte de privations, de vicissitudes ? Vivre dans des conditions des plus pénibles, tout en se sentant viscéralement attaché à cette dure réalité, quel drame ! C'est, à n'en point douter, un pays fait des plus surprenants contrastes et des plus étonnants paradoxes. La configuration topographique accidentée qui relie, sur un même territoire exigu, plaines et montagnes, vallées et monts, confère au terroir toute une gamme de climats. Passer de la canicule des basses terres à la fraîcheur des montagnes, en quelques minutes, n'est pas courant ailleurs. C'est un pays où se côtoie et cohabite la misère la plus criante avec l'opulence la plus provocante, où une Mercedes flambant neuf circule à côté d’une brouette ou un âne en pleine rue. C'est aussi un pays où les teintes épidermiques vont du noir d'ébène africain au teint clair européen, passant par la peau bronzée des sang-mêlé, où chaque brebis braie dans son pâturage, où chacun vit sa petite vie « tranquillement » sans se préoccuper de celle des autres. C'est le pays qui a réalisé la plus grande révolution au monde et qui se trouve, paradoxalement, à la traîne de l'Histoire. C'est un pays qui a fourni des ressources humaines des plus compétentes, partout à travers la planète, mais qui n'arrive pas à tirer avantage de leur savoir. C'est un pays dont la force de travail de ses ouvriers est reconnue au-delà de ses frontières, dont le courage étonne par la vaillance qui s’en dégage, mais qui ne peut pas mettre cet atout au service de la nation. Allez voir ce qu'en pensent les entrepreneurs dominicains, ou ceux des autres pays la région, et bien plus loin ! Pour s'en convaincre, faut-il prendre en exemple l'endurance et la résistance des débardeurs en guenilles qui arrivent à décharger une cargaison de plusieurs centaines de sacs de ciment en moins de deux, sur leur corps criant la misère ? Que dire des "brouettiers" qui assurent le transport de marchandises sur de longues distances, en tout chemin, en dépit d'une charge trois ou quatre fois supérieure à leur poids de corps, pour une pitance ? Comment comprendre le comportement stoïque des milliers de sans-abris des camps d'hébergement, après le séisme du 12 janvier 2010 qui ont su résister durant de longues années à des conditions les plus inhumaines ? Résilience ? Un terme que je réprouve quand il est perverti et prend la forme de la résignation qui abêtit, déshumanise jusqu’à conduire l’homme dans les retranchements les plus abjects. C'est ce qui confère à ce pays une personnalité particulière et qui fait de lui un exemple exceptionnel dans le concert des nations, rendant perplexe la plupart des observateurs. Qui fait qu'on a du mal à l'appréhender et à démêler ses écheveaux. Même ses citoyens s'y perdent et n'arrivent pas à trop bien comprendre. Trop de fois, ils s'empêtrent dans des dédales et proposent des traitements inappropriés au mal qui le gangrène, d'où la cause de leur l'échec répété à vouloir proposer des solutions inadaptées. Trop de médecins sur un malade qui n'en peut plus de souffrir. C'est ce merveilleux pays, fait de contrastes et de paradoxes, qui berce nos illusions, tempère nos passions, alimente nos rêves, au point que nous lui vouons un amour sans borne mêlé d’une incompréhensible indifférence. Même l'étranger qui le découvre l'étreint d’affection jusqu’à s’y attacher, au point de ne vouloir le quitter. Toma, père mystérieux de cette terre, peut être fier de son rejeton qui a écrit une belle page dans l’histoire de l’humanité.

Pèlerin, juillet 2017 Robert Paret- paretrobert@yahoo.fr / robertparet66@gmail.com Auteur

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