L’égalitarisme comme trait socioculturel régulateur en Haïti

Publié le 2017-07-31 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Cette réflexion découle de nos travaux de recherche doctorale dont la thèse a été soutenue le 19 décembre 2016. Dix traits socioculturels ont été analysés dans cette étude dont l’égalitarisme qui a engendré l’aversion pour la concurrence caractérisée par la faible propension à accepter la compétition et la concurrence. Ce qui entraîne aussi l’absence de la culture d’émulation. À l’émulation, s’est substituée ici la jalousie qui se traduit par la tendance à anéantir : quand tu fais mieux que moi, je vais essayer de te détruire et t'empêcher d'avancer (Paul, 2016). À cet effet, une étude de cas multiples a été conduite auprès de 9 entreprises. Puis, une enquête par questionnaire a été menée auprès de 207 entreprises choisies de manière aléatoire en Haïti. Sur une échelle de Likert de 1 à 5, l’aversion pour la concurrence a obtenu un score moyen de 3.30 et un écart-type de 0.56. Ce qui signifie que l’égalitarisme est bien l'une des caractéristiques de la culture haïtienne. Les tests économétriques montrent que l’aversion pour la concurrence constitue un goulot d’étranglement pour la performance des entreprises (www.these.fr-Eliccel Paul). L’égalitarisme renvoie à un courant de pensée selon lequel les gens sont naturellement égaux et doivent être traités de la même manière. Un individu égalitariste croit qu’il doit obtenir les mêmes avantages (politique, économique et social) que les autres dans une société ou dans une organisation. Ainsi, le système égalitaire veut que les individus accordent la priorité aux intérêts de la communauté au détriment des objectifs personnels. Les décisions individuelles dépendent de la volonté du groupe. Dans les sociétés démocratiques modernes, on défend l’idée d’une distribution plus ou moins égalitaire de la richesse nationale. Rawls, par exemple, considère que les inégalités sociales sont fondamentalement injustes car, si tous les individus ignoraient la position qu’ils pourraient occuper dans la société et la part de la richesse nationale qui leur serait attribuée et qu’on demanderait à quelqu’un de procéder à un choix de distribution, pensant qu’il pourrait occuper n’importe quelle place, il opterait pour une fonction de répartition qui maximise le bien-être de l’individu le plus pauvre. Par conséquent, toute fonction de répartition permettant d’améliorer le bien-être de l’individu le plus pauvre serait équitable. En effet, la vision égalitariste n’est pas un problème en soi puisque certains pays asiatiques (Thaïlande, Malaisie, Indonésie, Philippines et Viétnam) sont considérés comme étant économiquement prospères alors qu’ils figurent parmi les sociétés de tendance égalitaire. Les résultats obtenus par les États de l’ex-Union soviétique et la Chine ayant expérimenté des systèmes communistes montrent de grands progrès en améliorant considérablement leur situation socioéconomique. Ces pays ont une vision claire du développement et cherchent à devenir de grandes puissances régionales ou mondiales. Ils ont mis beaucoup d’accent sur la recherche dans tous les domaines scientifiques comme la maîtrise des technologies modernes, la conquête spatiale, entre autres. De même, la vision égalitariste des Chinois s’accompagne d’une culture confucianiste accordant beaucoup d’importance au bien-être familial sur le long terme. Ainsi, ils accordent une grande importance à l’éducation et investissent beaucoup dans la préparation du futur. Autrement dit, la solidarité chinoise facilite davantage l’investissement que la consommation finale. Dans le contexte haïtien, l’égalitarisme est le trait socioculturel jouant le rôle régulateur dans de nombreux domaines. Il s’agit d’une sorte d’organisation socioéconomique communautaire fondée sur le partage, excluant l’accumulation. L’égalitarisme se caractérise donc par la non-acceptation du succès individuel. Dans ce contexte social, l’individu s’efface devant le groupe auquel il se confond et duquel dépend son bien-être. Il reste alors soumis à des règles communautaires parmi lesquelles, l’entraide mutuelle ou l’obligation « d’assistance du fort au faible. L’entraide mutuelle veut que le revenu gagné soit redistribué dans la communauté pour éviter tout exploit individuel visant à dépasser les autres dans la société ». Ce qui constitue un goulot d’étranglement : la vie s’organise en effet suivant une vision communautaire mesquine accompagnée d’un système de contrôle pour s’assurer une redistribution tacite de la richesse individuelle à l'ensemble de la communauté, mais sans mettre l’accent sur les conditions favorables à la création d’une plus grande richesse. En outre, l’égalitarisme renvoie inéluctablement à l’aversion pour la concurrence. Il devient extrêmement difficile que les marchés s’autorégulent de manière efficiente, comme le prédit l’économiste Adam Smith. Lorsque quelqu’un connait du succès, cela crée de la jalousie chez les autres. Il est considéré comme une menace pour l'ordre social. Ainsi, aucun individu n’a le droit de se détacher du groupe. Les talents seront honorés seulement après leur décès, juste pour éluder les prétextes de justification d’une ascendance individuelle par rapport au groupe. Pour l’Haïtien, l’économie est considérée comme un jeu à somme nulle. Le succès économique d’un individu est perçu comme une richesse gagnée au détriment des autres et non le résultat de la créativité ni la persistance dans le travail. L’accumulation de la richesse est vue comme quelque chose de suspect, une chose quasiment anormale. Ainsi, la pression sociale et la coercition sont utilisées pour forcer l’individu à partager sa fortune avec les autres. L’égalitarisme se substitue donc à la rationalité capitaliste centrée sur l’individualisme et la course au profit. L’Haïtien ne remet pas totalement en cause la propriété privée des moyens de production telle que prônée par les théoriciens classiques mais un mécanisme régulateur est mis en place contre tout déviant par rapport au système égalitaire. Gérard Barthélémy a illustré ce type de comportement à travers le conte « Bouqui-Malice » reflétant bien l’imaginaire populaire haïtien. Ce conte présente un tableau permettant de comprendre le mécanisme mis en place pour contrôler l’écart-type d’un individu par rapport au modèle moyen du système égalitaire. Chaque individu a pour responsabilité de contrôler son égal afin d’éviter tout dérapage vers le haut (autrement dit toute possibilité de promotion sociale). C’est le rôle régulateur de Malice. Ensuite, chaque individu doit assurer sa propre protection en cherchant lui-même à échapper au contrôle de l’autre. C’est le rôle de Bouqui, l’insatiable qui veut tout accaparer. Gérard Barthélémy et Fritz Dorvilier ont identifié entre autres la mendicité, l’achat à crédit non payé et les emprunts non remboursés comme des actes quotidiens traduisant le mécanisme régulateur mis en place pour contraindre chaque individu à respecter la règle égalitaire. Lorsqu’un individu arrive à échapper à ces mécanismes de contrôle, on peut utiliser la sorcellerie, la magie, le fétichisme comme moyens plus efficaces pour le contenir. En revanche, les étrangers peuvent connaître plus facilement du succès en Haïti ; car ces derniers ne sont pas considérés comme faisant partie du groupe. Ainsi, les Haïtiens d’origine étrangère arrivent à s’installer très facilement en contrôlant la plupart des secteurs stratégiques de l’économie nationale. Il est souvent dit que «Ayisyen renmen moun vini» (l’Haïtien aime les étrangers). Les marginaux qui n’adhérent pas au système égalitaire et qui veulent prospérer individuellement sont obligés de s’exiler vers d’autres pays. Ainsi, une fois arrivés à l’étranger, ils peuvent accumuler de la richesse et revenir s’installer dans leur communauté. Cependant, ces derniers resteront sous la menace que leurs fortunes soient dilapidées par le groupe au moyen du mécanisme régulateur mis en place (mendicité, emprunts non remboursés, aversion pour la concurrence, etc.). La règle est que l’individu ne doit progresser ni intellectuellement ni économiquement à l’intérieur du groupe au sein duquel il a grandi, si tout le monde n’avance pas au même rythme. Ainsi, l’égalitarisme va se révéler défavorable au développement économique d’Haïti dans la mesure où il produit une sorte de sélection adverse. Les individus qui pourraient créer des entreprises performantes et exceller dans l’innovation technologique se verront découragés et obligés de laisser le pays pour aller évoluer en terre étrangère. Ceux qui décident d’y rester sont contrôlés par le système égalitaire. Ils n’arrivent pas à progresser véritablement. Ce type de comportement conduit à un nivellement par le bas, ce qu’on pourrait appeler « le syndrome du crabe ».

Références - Arneson, R. (2009). « Egalitarianism », The Stanford Encyclopedia of Philosophy, Edward N. Zalta (ed) - Barthélémy, G., 1989. Le pays en dehors. Essai sur l'univers rural haïtien. Henri Deschamps CIDIHCA, Port-au-Prince. - Dorvilier, F. (2012). La crise haïtienne du développement : essai d’anthropologie dynamique, éditions de l’Université d’État d’Haïti, Port-au-Prince. - Rawls, J. (1971). A theorie of justice. Cambridge, Havard University Press - Rohlf, M. (2010). « Immanuel Kant », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Fall Edition), Edward N. Zalta.
Eliccel PAUL, Ph.D. professeur des universités eliccel@gmail.com Auteur

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