L’État absent, Canaan s’autoorganise

À première vue, c’est un immense bidonville où pullulent des constructions anarchiques. Pourtant, les premiers arrivés sur cette « terre promise » se sont organisés pour que des espaces soient réservés aux éventuelles constructions d’infrastructures publiques. Si à certains quartiers ces règles n’ont pas pu être respectées à la longue face aux pressions des nouveaux venus, ce n’est pas le cas dans d’autres où les habitants persistent et signent pour l’aménagement de leur quartier. Et les règlements sont jusque-là respectés avec des routes assez larges et des espaces réservés pour la construction d’écoles, d’hôpitaux, de places publiques…

Publié le 2017-07-14 | Le Nouvelliste

National -

Germain Dulano habite Canaan depuis juin 2010. Il est l’un des premiers habitants de ce vaste territoire occupé par des déplacés du tremblement de terre du 12 janvier 2010 puis par des particuliers venus de partout. Contrairement à d’autres endroits, les habitants de Canaan 1 prolongé, situé dans les hauteurs de Source-Puante, ne veulent pas reproduire des bidonvilles. Topographe de formation, Germain Dulano et d’autres collègues avaient loti la zone. « Au départ, c’était une zone déserte et sa transformation étonne plus d’un aujourd’hui, confie Germain, assis dans l'arrière-cour de sa maison. Grâce à ma formation de topographe, je visionnais déjà tout au commencement. Dès lors, le plan de la zone fut bâti. On a laissé 14 à 16 mètres pour les grandes routes reliant Canaan à ‘’Ti Tanyen’’. Et certains espaces sont réservés à des parcs sportifs : terrain de volley-ball, de football et de basketball. D’autres sont destinés à devenir des places publiques, des écoles, ou encore des hôpitaux ». Dans ce quartier-là, tous les habitants détiennent un terrain pouvant abriter une construction assez décente. « Chaque personne bénéficie de quatre centièmes de terre au minimum, explique le topographe. Quelques personnes peuvent recevoir huit à douze centièmes, dépendamment de leurs moyens et de leurs projets ». Pour faire respecter les principes, un comité a été mis en place par Dulano et ses collègues qui sont membres d’une organisation communautaire chargée d’assurer la gestion urbaine du quartier. Simplice Dulton, autre notable du quartier, est catégorique : tous les espaces publics doivent être respectés. Il n’est pas question que des particuliers envahissent les espaces réservés aux infrastructures publiques. « Nous savons que des hommes armés prennent de force des terrains souvent réservés aux infrastructures publiques, mais ils ne pourront pas le faire ici, martèle Simplice Dulton. Ceux qui sont réservés à l’État le resteront. Nous avons des terrains réservés à la construction d’un commissariat, de places publiques… Si vous parcourez tous les 14 blocs de Canaan, vous n’allez trouver aucun cimetière. Nous, on en a un qui est déjà en fonction. Plus d’une vingtaine de personnes y sont déjà enterrées ». Pour faire respecter les consignes, le comité explique aux gens comment construire pour ne pas reproduire les mêmes désordres. Les consignes sont plutôt respectées jusque-là dans ce quartier qui n’est pas encore très habité. Germain Dulano explique : « Une partie de notre budget couvre les frais de sécurité. Des agents patrouillent le village pour vérifier si tout est en ordre. Dans le cas contraire, ils nous informent de la situation et nous faisons en sorte que notre plan d’aménagement du territoire soit respecté. Moi personnellement, j’effectue une visite des lieux tous les deux jours ». Une femme qui a construit sa maisonnette sur le terrain de football est délogée. Les notables du quartier lui achètent du bois, des tôles, entre autres, et lui construisent une nouvelle maisonnette sur un terrain approprié. « Elle était avertie dès le premier jour, peut-être qu’elle pensait que nous n’étions pas sérieux, confie Simplice Dulton. Voilà que nous sommes obligés de nous débourser pour lui reconstruire sa maison ». Le topographe et ses collègues n’aiment pas trop l’étiquette de bidonville collée à Canaan, déclaré d’utilité publique après le tremblement de terre. « Cette terre est la propriété de l’État et nous travaillons de concert avec des cadres issus de différentes couches de la société (pasteurs, ingénieurs, médecins, infirmières). Quelques emplacements appartiennent à des gens de la diaspora, de même qu’à des personnes vivant à Delmas. Ils étaient en quête d’un lieu où passer leur vieillesse. Là où nous sommes pourrait devenir l’élite de Canaan ». A Jérusalem aussi Pour avoir vécu les conséquences dramatiques des constructions anarchiques à Port-au-Prince pendant le séisme, les leaders des différents blocs formant Canaan et ses environs affirment qu’ils pensaient construire autrement. Ils avaient des plans d’aménagement en tête. Ils ont été cependant impuissants face au flux migratoire, finissant par céder des terrains qu’ils avaient réservés aux infrastructures. Assé Timtohée, lui, habite le quartier de Jérusalem – appellation donnée par les premiers habitants tout de suite après le séisme. Pasteur et leader communautaire, Assé Timothée dit accorder une grande importance à la question des routes. « Dès le début, nous avons réfléchi sur cet aspect, affirme Assé Timothée. Pour nous qui avons vécu au centre-ville de Port-au-Prince, nous avons constaté que beaucoup de personnes ont perdu la vie lors du tremblement de terre à cause d’un problème d’accès à leur domicile. Dès le début, nous avons donc accordé une grande importance à cet aspect. Les voies ont été tracées même si au fur et à mesure, des gens ont fini par construire dans des endroits interdits. On travaille avec une ONG sur un plan d’urbanisation de la zone ». De grandes maisons cachées derrière d’énormes barrières ont été construites à Jérusalem. Les routes sont toutefois moins larges qu’à Canaan 1 prolongé qui n’est pas encore à une phase avancée d’urbanisation. « À certains endroits, les routes sont assez larges, dans d’autres, les gens ont malheureusement rétréci les voies pour implanter leurs business, déplore le leader communautaire. Beaucoup de sites réservés aux infrastructures publiques ont été accaparés par des particuliers. Le principal problème est l’absence d’un cimetière alors qu’un terrain était réservé à cet effet. Etant donné que la zone avait été déclarée d’utilité publique, je pense que les autorités peuvent décider de choisir tel endroit pour construire telle chose quand elles veulent ». Jadis désertique, Jérusalem est devenu sept ans après un quartier boisé d’arbres fruitiers pour la plupart. « Il n’y avait rien auparavant ici, se rappelle Assé Timothée. C’était un désert. Aujourd’hui, les personnes qui visitent la zone modèrent leurs propos parce qu’il y a un grand changement ». A Onaville, même combat Plusieurs milliers de déplacés en provenance notamment de Croix-des-Bouquets avaient aussi trouvé refuge à Onaville, à côté de Jérusalem. Carmita Lafond est une de celles-là. Responsable d’une fondation, cette fervente chrétienne habite une colline et dirige une école dans la zone. « Dans un premier temps, nous avons trouvé un terrain à Morne-à-Cabris, raconte-t-elle. Mais, comme c'est une terre marécageuse, nous avons donc laissé tomber. En revenant de morne à cabrit, nous avons emprunté la grande route, pour découvrir plus tard un village qui, selon plus d'un, appartient à l’ex-président Aristide, Ce qui nous a poussés à visiter la zone, dans le but de trouver un espace pouvant accueillir tout le monde… » On est presque en face d’un terrain clôturé en tôle qui abritera une place publique. « Ce sera la plus grande place publique de la zone, se réjouit Carmita Lafond, leader communautaire. Au départ, Onaville était un camp, maintenant c’est une ville qui est en construction. On ne peut pas construire une ville sans des routes, sinon ce serait un cancer. D’ailleurs, c’est ce cancer qui a causé la mort de beaucoup de personnes pendant le tremblement de terre. Il y avait trop de corridors, pas assez de routes à certains endroits. Nous ne voulons pas reproduire ce schéma dans la zone. C’est pourquoi nous avons lutté bec et ongles pour que les espaces réservés à la circulation soient respectés et que des ambulances ou des sapeurs-pompiers puissent y accéder pour sauver des vies en cas de catastrophe ». Avec des centaines de milliers de personnes (300 000 selon certaines données) ayant investi cette zone déclarée d’utilité publique après le séisme, une anarchie complète était presque inévitable. Cependant les habitants font, jusque-là, de leur mieux pour réguler l’espace public. En attendant peut-être l’État toujours aussi lent dans ses interventions.

Ce texte est réalisé avec l'appui d'Internews

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