Lyonel /Trouillot/« La belle amour humaine»

L’émerveillement devant la fluidité du récit

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Publié le 2017-08-09 | Le Nouvelliste

Culture -

Poursuivant sur la lancée de « Les enfants des héros» avec le lyrisme qui lui convient si bien, Lyonel Trouillot frappe encore un grand coup avec « La belle amour humaine» (roman). Longtemps le titre m’a plu. Après Danel Georges qui mène campagne pour l’avènement de l’amour véritable entre les Haïtiens et Jean-Henry Céant qui a baptisé son parti politique « Renmen Ayiti» (Aimer Haïti), voilà que le célèbre écrivain haïtien Lyonel Trouillot prêche lui aussi l’amour. Un amour qui est significatif d’un contagieux humanisme. A la vérité, Trouillot, très attaché à la probité intellectuelle, fait un emprunt à Jacques Stephen Alexis.

À la page 42, le romancier livre la clef de sa trouvaille langagière : « Mon oncle a une thèse (...). Il l’appelle : La belle amour humaine. Selon lui, chacun y tient sa place. Et il ne faut pas demander à quelqu’un d’y occuper la place d’un autre. Ton père, on lui a peut-être trop souvent demandé d’occuper la place d’un autre.» N’est-ce pas pousser très loin cette forme d’humanisme jusqu'à suggérer la substitution ? En tout cas, dans le quotidien ordinaire il est conseillé de se mettre à la place d’un autre.

Auparavant, Trouillot pose la question essentielle : « Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ?» (p. 39). Déjà à la page 25, il n’avait pas fait mystère de sa volonté de sonder, de mettre à l’épreuve le lecteur : « Quand viendra l’heure, posez-vous la question qui compte : Ai-je fait un bel usage de ma présence au monde ?» Vous connaissez, vous chrétiens, la mise en garde : « Au dernier jour, c’est par l’amour que vous serez jugé.» Serait-ce que Trouillot se lancerait lui aussi dans la croisade pour l’amour ? Il faut croire.

Poser le regard sur choses et gens

Par delà l’enquête qu’a menée un fin limier de la police, délégué jusqu'à Anse-à-Foleur pour faire la lumière sur l’incendie des deux maisons jumelles de l’ancien colonel Pierre André Pierre et de l’homme d’affaires Robert Montès – les deux amis y trouvèrent la mort-, je me suis attaché à relever les constats de Lyonel Trouillot, mieux à relayer le regard qu’il pose sur choses et gens. « La pauvreté, chaque fois qu’on croit la circonscrire dans des quartiers créés pour elle, elle déborde et se lève ailleurs.» (page 17). Le constat, plus acéré, se poursuit : « Le bruit ici, c’est pareil. Pas moyen de dresser une liste. Les camions – citernes qui râlent et dégoulinent en grimpant les collines.» (p. 17). Plus loin, toujours sur les nuisances sonores : « Les postes de radio des commerces de trottoir qui crachent en boucle les actualités du malheur... La foule qui crie au voleur. Le voleur qui se mêle à la foule et crie plus fort que les autres.» (p.17).

Le regard est toujours acéré, l’humour grinçant : « Quand on a perdu tout le reste, reste plus que du temps à perdre.» L’écrivain, mieux le récitant (j’expliquerai pourquoi il est plus récitant (diseur) que romancier), semble interpeller le lecteur, la lectrice : « Ecoute les bruits du temps perdu. Les chaussures dessemelées qui raclent les pavés. Les cohortes. Les manifs. Les veuves qui défilent au Champ de Mars en demandant justice pour des époux assassinés qui ne leur servaient pas à grand-chose de leur vivant mais qu’une mort tragique a rendu sympathiques.» (page 18). Pour de tels traits d’esprit, il faut être une personne de grande culture et en même temps avoir une liberté de ton. Il ne lâche pas la veuve : « Cette femme avait des airs de veuve du vivant même de son mari.» Il lui arrive de prolonger en forçant le trait : « Ou plutôt une allure de fantôme.» (page 45).

Ainsi, par delà le récit de l’amitié porganatique du féroce Pierre André Pierre et de l’énigmatique Robert Montès, Trouillot laisse courir un regard jamais attendri sur choses et gens : « (..) Les centres n’aiment pas le lointain, sauf à le conquérir.» (p. 47) Affirmatif, il explicite : « Non, les centres n’aiment pas le lointain. Les centres, il en existe de plus puissants que d’autres... mais tous les centres se ressemblent. Ils ne supportent pas les errements de la marge.» (p. 47) Tenace, il n’abandonne pas la comparaison : « Ils (les gérants du monde) n’ont qu’un seul principe : le centre, ça se mérite, le lointain, ça se surveille.» (p. 48)

Dans la fluidité du récit au ton parfois intimiste, Trouillot laisse couler des vagues de poésie : « (...) partageant avec eux une ration d’aube et de rosée.» (p. 53). Ce sont de superbes images. Il prend des accents à la Jacques Brel : « Ils (les gens de bien meurent lentement, se préservent, se momifient de leur vivant comme une mesure préparatoire pour perdurer dans l’au-delà, en s’octroyant souvent le droit à une dernière fantaisie : un ultime tour du monde ou un portrait en pied.» (p. 55). Un tel accent prouve, s’il en était besoin, la belle culture de l’écrivain.

Dans la coulée du récit, il dépeint des caractères, retrace des trajectoires mais les éléments naturels n’échappent pas à son regard aiguisé : « Dans le vieux bourg d’Anse-à-Foleur, l’agitation, c’est le domaine du vent. Le vent a sur les choses bâties et les espèces vivantes pouvoir de faire et de défaire.» Il explicite : « Mauvais, il casse tout, mais à la bonne saison il accompagne les cerfs-volants et ouvre le passage aux oiseaux.» (p.60).

Un dernier coup de pinceau a pour thème : la mer. Il décrit cette étrange maladie qui frappe Anse-à-Foleur : « Les hommes partent en mer le matin et rentrent chez eux le soir avec des histoires de mer dans la bouche, une odeur de mer sur leurs vêtements, des images de mer dans les yeux, et leurs pas, quand ils marchent, chaloupent au rythme de la mer. Les femmes, sans être jalouses, lui font des confidences et lui lancent des injures.» (p. 60). Ces descriptions magnifiques foisonnent dans le récit trouillotien.

Enfin, venons-en à la distinction que je fais entre récit et roman. Chez Trouillot, il y a certes l’histoire tragique du colonel et de l’homme d’affaires, et l’enquête ouverte sur leur disparition dans l’incendie de leurs maisons jumelles mais on ne trouve point trace de dialogues. Et un roman ne se construit pas sans dialogues.- En adoptant ce mode de construction, il est à craindre que le romancier ne soit perçu comme son principal personnage puisque en même temps, il est disert en confidences. En compensation, Trouillot laisse courir son regard sur ce qui l’environne. Il se fait diseur, conteur, déclamateur, raison pour laquelle j’imagine plutôt chez lui son don pour le récit, où la linéarité est absente. C’est saccadé et rythmé. De toute façon, mon opinion n’est pas tranchée, n’engageant que ma personne. Il vous est loisible de former votre conviction sur cette subtile distinction, ami lecteur et amie lectrice. Avec « La belle amour humaine», Trouillot, sans le vouloir sans doute, explore les subtilités de la condition humaine avec une rare puissance expressive et narrative.

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