L’apatride

La Page des lecteurs

Publié le 2017-07-14 | Le Nouvelliste

Ticket Mag -

Manuel ne parlait pas un mot créole quoique ses deux parents soient haïtiens. Il était né en République dominicaine et il y avait grandi. Tout ce qu’il savait de son pays d’origine, il l’avait appris par les journaux étrangers et cette information se résumait à cette phrase: Haïti est un pays maudit dans lequel il ne fallait jamais mettre les pieds. Manuel y croyait dur comme fer. Sa terre, son pays, c’était la République dominicaine. Il aimait sa musique, sa nourriture et ses femmes. Manuel avait pour principe de ne jamais sortir avec une Haïtienne. Il fuyait cette nation comme la peste. Les seuls Haïtiens qu’il tolérait et vénérait étaient ses parents à qui il devait tout. Ayant grandi dans la misère chez eux en Haïti, ils avaient émigré chez leur voisin en quête d’une vie meilleure. Ils avaient trimé dur dans les bateys afin d’assurer un avenir à leur fils, mais celui-ci ne se résumait qu’à prendre leurs relèves dans les champs de canne lorsqu’ils n’en pouvaient plus. Manuel n’avait pas d’autre choix que de suivre leur trace mais au moins, se disait-il, il était beaucoup plus chanceux que ses géniteurs. Manuel avait sa vieille bicoque bien à lui, mais surtout il avait la nationalité dominicaine, du moins le croyait-il jusqu’à ce fameux 23 septembre 2013. Il avait appris comme tout le monde la sentence prononcée par la Cour constitutionnelle dominicaine qui stipulait que les enfants nés de parents étrangers en transit sur le sol dominicain n’ont pas la nationalité dominicaine. Manuel estimait que cela ne le concernait pas outre mesure puisqu’il avait son acte de naissance certifiant qu’il était dominicain. C’est donc avec le cœur léger qu’il continuait de vaquer à ses activités comme si rien ne s’était passé. Fidèle à ses habitudes, il s’apprêtait à aller danser sur la place publique ce vendredi avec ses amis quand, se dirigeant vers la grand-rue, quelqu’un le tira par la chemise. Ayant toujours été de nature belliqueuse, Manuel se retournait déjà pour donner une bonne fessée à cet impudent qui a osé le toucher. Quand il se retourna, il se vit traiter de “negrito” et là Manuel vit rouge. Il avait toujours détesté la couleur de sa peau parce que c’était la seule chose en lui qui lui rappelait son origine haïtienne, alors se faire traiter de sale nègre n’était pas pour lui plaire. Il frappa le jeune Dominicain jusqu’au sang. Enervé, fou de rage, il n’entendit pas les sirènes jusqu’à ce que deux hommes noirs le trainèrent par la taille vers un couloir où il put échapper aux policiers qui le poursuivaient. -Ou anraje monchè, « ou konn lapolis deja dèyè nou epi w al bat dominiken nan lari », dit le premier noir d’une voix forte. - « Ou manke fè yo mare nou tout », renchérit le deuxième. Ils continuaient à l’invectiver ainsi en créole quand ils se rendirent compte qu’ils ne comprenaient pas un mot de ce qu’ils disaient. Le plus grand des deux tenta de reprendre dans un espagnol boiteux ce qu’ils voulaient lui faire comprendre. -Estan haitianos? Demanda Manuel devinant qu’il connaissait déjà la réponse. -Si, répondirent les deux autres. Manuel, honteux, n’eut pas le courage de leur avouer qu’il avait cette nation en horreur parce qu’il comprit que s’ils l’avaient aidé à s’en sortir c’est parce qu’ils savaient qu’ils étaient ses frères de sang. Un sujet amenant un autre, ils arrivèrent tant bien que mal à discuter et finirent par évoquer le fameux arrêt. Manuel leur expliqua alors que lui, il était dominicain et que cette histoire ne le concernait pas, et aux deux autres de lui dire qu’il se trompait. Ne voulant pas accepter la réalité, Manuel salua ses deux sauveurs et tourna les talons. Il prit du temps pour trouver son chemin mais il arriva tant bien que mal dans sa bicoque. Le lendemain, la faim le tenaillant, il se dirigea vers un supermarché en quête de quelque chose à manger. Arrivé à la caisse, le vendeur lui dit qu’il ne pouvait pas acheter. Surpris, il demanda la raison. - « Pero, tù eres haitiano », va, lui lança-t-il avec fureur. Le sang chaud de Manuel lui donna envie de réagir à l’affront mais se rappelant la bagarre de la veille, il se ravisa. Il tourna les talons et rentra chez lui. Et depuis lors, sa vie était devenue un enfer. Où qu’il aille, il se faisait traiter de sale nègre, on lui tirait les vêtements, on le frappait. Désespéré, il tenta de se rapprocher des Haïtiens, de ses frères - il le reconnaissait enfin - qui se trouvaient dans la même galère que lui. Ces derniers lui firent un accueil froid puisqu’ils n’arrivaient pas à se comprendre et d’ailleurs ils estimaient qu’avec ses cheveux soyeux et bouclés, il ne leur ressemblait en rien.Étranger dans son propre pays, rejeté par ses frères de sang, Manuel ne voyait plus comment s’en sortir. C’est alors que l’idée lui vint d’aller se réfugier au Brésil. La réalisation de ce projet n’était pas du tout facile, puisqu’il fallait trouver et payer des gens pour lui organiser le voyage et, en même temps, il fallait éviter les autorités dominicaines qui rapatriaient les Haïtiens par milliers. Quand on lui remit enfin les papiers, il poussa un hourra victorieux et se sentit libéré. Le lendemain de très tôt, il sortit de chez lui furtivement avec le sentiment d’aller vers la terre promise. Évitant les grandes routes, privilégiant les raccourcis, il n’avait pas du tout prévu cette rencontre avec ce convoi de police. Trop tard lorsqu’il les vit, trop tard lorsqu’il voulut faire demi-tour. Deux bras vigoureux le saisirent et l’emmenèrent dans un pick-up. Manuel se débattit comme un beau diable, on le frappa, il se battit encore. Dans un assaut ultime, on lui administra un coup de fusil et il perdit connaissance… pour se réveiller quelques heures plus tard dans un bus. Il ne comprit pas tout de suite où il se trouvait. Quand il regarda par la fenêtre, Manuel vit tout de suite qu’il était chez lui, cette patrie qu’il refusait de reconnaître, on lui avait forcé à lier connaissance avec elle. Comme un automate, il descendit du bus et se rendit compte qu’il avait faim. Autour de lui, les marchandes étalaient leurs produits à même le sol mais il s’en fichait. Dieu merci, son argent caché sous ses chaussettes n’a pas été pris, il voulut s’en servir pour s’acheter des fruits et il s’adressa au premier sur sa route en espagnol. Ce dernier le toisa des pieds jusqu’à la tête tandis qu’un autre lançait: -Se vye Dominiken sal sa yo ki anpeche moun viv lakay yo epi yo vin anmède moun isit la… Demaske w la. Manuel n’avait pas compris les mots mais les expressions du visage et les gestes étaient assez clairs. Il n’était pas le bienvenu dans son pays d’origine. À ce moment, il saisit une chose; il n’était pas seulement un immigré ou un expatrié, il n’avait plus de terre, plus de patrie, plus d’identité. Il était devenu un… apatride!

Réagir à cet article