Haïti a besoin de médecins de famille

Publié le 2017-05-24 | Le Nouvelliste

Société -

Le 19 mai écoulé, la Journée mondiale des médecins de famille a été commémorée de par le monde. L’École de médecine de l’Université de Miami est engagée depuis 17 ans, en collaboration avec le ministère de la Santé publique et de la Population, dans la promotion de la médecine familiale en Haïti et plus précisément dans la formation de médecins dans cette spécialité médicale. Le programme de formation établi à l’hôpital universitaire Justinien a produit plus d’une cinquantaine de médecins de famille qui œuvrent dans différentes régions du pays. Un groupe de gradués de ce programme initia plus récemment la mise en œuvre d'un second programme de formation à l’Hôpital de Saint-Marc. Ce programme a diplômé jusqu’ici plus d’une quinzaine de médecins de famille. Le nombre total de médecins de famille œuvrant actuellement dans le pays avoisine soixante-dix. Ce nombre augmentera dans les années qui viennent, vu que les programmes de formation existants continuent de préparer des médecins dans cette discipline. Cette spécialité médicale relativement nouvelle est encore peu connue dans notre système de soins. Elle suscite des interrogations tant de la part du public que de la part de la communauté médicale et des responsables du système national de santé. Ces interrogations sont légitimes car la santé et tout ce qui y touche est l’affaire de tous. Nous sommes universellement des consommateurs de soins de santé et nous nous soucions de l’offre de services. De plus, la santé est un droit du citoyen et notre satisfaction ultime vis-à-vis du système de santé dérive de l’accès à des soins efficaces, humains et à coûts abordables. Nous sommes généralement attentifs à tout ce qui peut y concourir. Il n’est donc pas rare que des individus, poussés par une curiosité légitime, interrogent les médecins de famille sur leur discipline. Une formule lapidaire que nous utilisons souvent en guise de définition est la suivante “Le médecin de famille peut prendre en charge avec compétence la plupart des problèmes de santé (les plus courants), de la plupart des gens, la plupart du temps et dans la plupart des circonstances." Ceci sous-entend que le médecin de famille prodigue des soins à tous les groupes d’âge, pour un large éventail de problèmes de santé et dans des circonstances variées, incluant le milieu hospitalier, les cliniques de soins ambulatoires et les soins à domicile. Cette formulation mène quelquefois l’interrogateur à une comparaison aisée :”Les médecins de famille sont donc des médecins généralistes. Où est la nouveauté?”. Je voudrais faire deux remarques importantes sur ce point. La première est le fait que la médecine familiale actuelle a des similitudes avec les pratiques traditionnelles des médecins de famille d’antan, avant l’explosion des spécialités et sous-spécialités médicales. Les valeurs de confidentialité, de fidélité, de globalité et de continuité des soins, chères aux médecins de famille d’antan se retrouvent dans la pratique du médecin de famille d’aujourd’hui et conditionnent la satisfaction des patients qui reçoivent des soins. Ces valeurs permettent aux médecins de famille de pratiquer une médecine plus humaine et plus attentive et respectueuse de la personne. Un degré de filiation doit être reconnu en ce sens. La deuxième remarque concerne la distinction importante qu’il faut établir entre un médecin de famille et un médecin généraliste. Les 2 disciplines ont leur source dans le généralisme. Cependant, des différences notables existent à plusieurs niveaux. De prime abord, le médecin de famille se distingue du médecin généraliste classique par son haut niveau de compétence clinique. Le médecin généraliste débute sa carrière en général immédiatement après l’obtention de son diplôme de médecin et de la licence l’autorisant à pratiquer, sans une formation complémentaire. Par contre, le médecin de famille reçoit une formation additionnelle postuniversitaire rigoureuse de trois ans, à l’instar des autres spécialités médicales, pour acquérir un ensemble de compétences codifiées et vérifiées avant de les mettre en pratique. Son parcours de résident est couronné par l’obtention d’un certificat de spécialiste en médecine familiale. Globalement, le médecin de famille en formation développe des compétences avancées en santé des enfants et des adolescents, santé de l’adulte jeune et d’âge moyen, santé de la femme et de la reproduction, santé des personnes âgées et santé mentale. Le contenu de la formation est basé sur la résolution des problèmes de santé prévalents dans les communautés et sur les besoins d’offre de services du système de santé. En exemple, en Haïti, où la mortalité maternelle atteint des chiffres astronomiques, la chirurgie obstétricale (section césarienne/cure de grossesse ectopique) qui permet de sauver la vie des femmes enceintes affectées de complications souvent mortelles, fait partie des habiletés à acquérir par un médecin de famille en formation. D’une manière générale, il est estimé que le médecin de famille est formé pour prendre en charge avec efficacité environ 80% des problèmes de santé courants d’une communauté, incluant des maladies chroniques telles que le diabète, l’hypertension artérielle, l’hypercholestérolémie, le VIH/SIDA, la dépression, les syndromes d’anxiété, l’asthme et les arthrites. Il développe une expertise dans les problèmes dermatologiques courants et contribue aux soins de chirurgie, de traumatologie et d’urologie. Les propos qui vont suivre tenteront d’apporter un éclairage sur les modalités de pratique de soins en médecine familiale. Le médecin de famille professe un modèle biopsychosocial des soins. Cette approche holistique considère le patient dans toutes les dimensions de son être et est utilisée dans les démarches diagnostique et thérapeutique du médecin de famille. Les soins sont hautement individualisés et centrés sur le patient et sa famille. Le médecin de famille tient également compte du contexte socioculturel et économique du patient dans sa démarche de soins. Cette orientation est importante à comprendre car elle joue un rôle essentiel dans l’identité du médecin de famille. En pratique de médecine moderne, le modèle biopsychosocial se distingue du modèle biomédical. Ce dernier se concentre essentiellement sur les facteurs purement biologiques, faisant peu de place aux influences psychologiques, environnementales et sociales dans la démarche des soins. Ce modèle a permis des avancées remarquables dans la prise en charge des patients affligés de différents maux et a su utiliser de façon opportune les progrès scientifiques du siècle dernier. Il y a cependant des contreparties peu désirables de l’approche biomédicale et de ses applications. On pourrait citer, entre autres, la déshumanisation et la fragmentation des soins qui tendent à réduire le patient à une juxtaposition de systèmes physiologiques. La hausse continue des coûts des soins de santé et un rapport coût/bénéfice sous-optimal, ainsi qu’une efficacité limitée pour la prise en charge des maladies chroniques transmissibles et non transmissibles sont aussi des effets connus de l’approche biomédicale. Dans son expérience des soins, le patient veut être reconnu comme une personne avec ses émotions, ses sentiments, ses attentes et sa représentation personnelle du monde et de sa santé. À ce propos, il convient de citer un éminent praticien et leader académique des États-Unis d’Amérique, le Dr William Osler, qui écrivait au cours de la première moitié du XXe siècle: «Il est plus important de savoir quel patient a une maladie que de savoir quelle maladie a un patient ». Ceci pour bien mettre l’emphase sur une bonne connaissance du patient en tant que personne, prise dans sa complexité et son unicité, de façon à optimiser son traitement et son suivi médical. Le médecin de famille offre donc à ses patients et aux membres de sa famille des soins médicaux personnalisés, globaux, contextuels, continus, coordonnés et empreints de respect et d’empathie. La qualité de la relation médecin-patient est importante pour le médecin de famille et est source de satisfaction à la fois pour le patient et pour le médecin. La communication est un outil essentiel à cette relation et aide à cimenter une alliance thérapeutique entre le médecin de famille et son patient. En principe, le médecin de famille peut prendre soin du patient « du berceau à la tombe », au fur et à mesure que celui-ci avance dans son cycle de vie et s’adapte à de nouvelles réalités biologiques, psychologiques et sociales. Le médecin de famille met l’accent sur les soins préventifs pour tous les groupes d’âge, incluant l’éducation des patients et de leurs accompagnants, le dépistage précoce des cancers, des risques cardiovasculaires, des infections chroniques, des problèmes nutritionnels, des problèmes de santé mentale et des problèmes de santé sexuelle. Il encourage au besoin des changements de comportement et des modifications du style de vie de ses patients avec un ensemble de méthodes validées. La vaccination des enfants et des adultes et la planification familiale font partie des interventions pratiquées de façon routinière par le médecin de famille. Son rôle est de vous maintenir en bonne santé et de vous accompagner dans la voie du bien-être physique, mental et social. En pratique de médecine familiale, le patient peut recevoir une large gamme de soins en un seul lieu, avec le même médecin prestataire et dans les standards de soins reconnus. Celui-ci peut au besoin coordonner les interventions de l’équipe de soins et faciliter des prises de décision éclairées du patient .Tout comme les autres praticiens, le médecin de famille connaît ses limites et collabore avec les confrères spécialistes avec comme boussole le bien- être du patient. Plus de 120 pays dans le monde ont intégré la médecine familiale comme une pierre angulaire de leur système de soins avec des bénéfices probants en matière d’efficacité, d’optimisation des coûts et de satisfaction des patients. Il est aussi établi dans des pays à niveaux de ressources différents que plus la densité de médecins de famille est élevée dans une communauté, plus l’état de santé de la communauté a tendance à s’améliorer. Les effets bénéfiques des pratiques de médecine familiale vont au-delà de la salle de consultation et du patient individuel. Une dimension non négligeable de la médecine familiale est le rôle de promoteurs de la santé que remplissent les médecins de famille dans leurs communautés ainsi que leur contribution à la mise en œuvre des programmes de santé publique. Le succès de ces programmes dépend pour une large part de l’intégration harmonieuse des interventions de santé publique et des soins cliniques. Le médecin de famille, clinicien par excellence des soins de santé primaires, se retrouve à la jonction des interventions de santé publique et des soins cliniques et contribue de ce fait à la complémentarité et la synergie entre ces composantes des systèmes de santé et à leur renforcement global. Dans cette optique, la contribution du médecin de famille est multiple. L’intégration systématique des interventions préventives à la pratique clinique en est un exemple. La valorisation et le coaching des équipes sanitaires de première ligne, la gouvernance clinique, les interactions avec la communauté et la participation aux activités de surveillance épidémiologique quand les opportunités sont présentes en sont d’autres. La médecine familiale offre également une opportunité unique de dispensation efficiente de services sur des plateformes de soins intégrés. En ce sens, la disponibilité dans les institutions sanitaires d’un service clinique de médecine familiale est un atout non négligeable. Haïti, inspirée par la Conférence d’Alma Ata de 1978, a adopté la stratégie quasi universelle des soins de santé primaires et le ministère de la Santé publique et de la Population a fait le choix dans son plan directeur le plus récent(2013) d’un système de santé basé sur l’efficacité, l’équité et la globalité des soins pour améliorer l’état de santé des communautés. Cependant, les défis auxquels doit faire face le système de santé haïtien pour répondre aux besoins des populations sont énormes. Nos statistiques sanitaires, pour ce qu’elles valent, nous décrivent une réalité sanitaire désolante. La médecine familiale représente une opportunité pour les patients et le système de santé haïtiens. En 1994, une conférence internationale organisée conjointement par l’Organisation mondiale de la santé(OMS) et l’Organisation internationale des médecins de famille (WONCA) à Ontario, Canada, recommandait ce qui suit : «Pour répondre aux besoins des communautés ,des changements fondamentaux doivent survenir dans les centres académiques et les systèmes de santé …Le médecin de famille doit avoir un rôle central dans la réalisation des objectifs de qualité, de coût/efficacité et d’équité dans les systèmes de santé … Le médecin doit avoir un haut niveau de compétence dans la prestation des soins de santé et doit intégrer les soins individuels et les soins communautaires. » Ces recommandations reviennent fréquemment dans les rapports de l’OMS, y compris le Rapport sur l’état de santé du monde (2008). La versatilité pratique du médecin de famille et son large éventail de couverture sanitaire représentent d’emblée un atout pour Haïti où la précarité de la force de travail dédiée à la santé est quasi proverbiale. Haïti possède environ 6 personnels de santé qualifiés pour 10 000 habitants. L’Organisation mondiale de la santé en prescrit un minimum de 25. L’heure est aux investissements dans les interventions novatrices à haute valeur d’impact positif qui peuvent aider à transformer le système et le rendre productif dans l’intérêt de la population. Il nous faut sortir des sentiers battus et des schémas répétitifs et développer des initiatives à même d’améliorer l’accès de la population, particulièrement les plus vulnérables, à des soins de santé décents. Dans les circonstances actuelles, l’apport unique des médecins de famille peut être considérable et doit être sérieusement pris en compte dans les investissements en ressources humaines pour le système de santé haïtien. Les bénéfices à engranger pour la population sont trop importants pour souffrir de retard. L’archevêque émérite Desmond Tutu de l’Afrique du Sud, un représentant contemporain de la conscience de l’humanité, s’exprimait ainsi dans un discours intitulé « Message d’espoir » : « Les médecins de famille sont sensibilisés aux défis sanitaires et essayent de les comprendre et de les résoudre… Les questions de principes et valeurs applicables aux soins de santé …ne sont pas laissées au seul fruit du hasard. Ces principes et valeurs sont plutôt incorporés comme un élément important aux services offerts, à la formation et à la recherche. Ceci me donne l’espoir d’une transformation des services de santé qui pourront prendre en charge l’ensemble des besoins de la population. Ceci peut nous servir de guide à travers les temps difficiles que nous traversons. Cet espoir est non seulement pour l’Afrique du Sud mais aussi pour nos frères et sœurs du reste du continent et le reste du monde … Si le mouvement de la médecine familiale peut jouer ce rôle, joignons- nous les mains pour réaliser ce rêve. » Un effort concerté devrait être mené en Haïti pour supporter la médecine familiale, qui représente un atout incontournable à l’émergence tant attendue d’un système de santé pertinent, efficace, équitable et équilibré. André Vulcain, MD Enseignant en médecine familiale

Réagir à cet article