Passion Haïti de Rodney Saint-Éloi : une écriture du réel

Livres en folie Publié à la fin de l’année 2016 chez les éditions « Hamac-carnets » à Montréal, le livre « Passion Haïti » de l’éditeur-écrivain Rodney Saint-Eloi est un long voyage passionnant vers les méandres de l’enfance, de la littérature ; enfin, une approche de la vie dans sa complexité évidente. Le livre sera disponible à la 23e édition de la foire Livres en folie 2017, programmée pour les 15 et 16 juin prochains.

Publié le 2017-05-15 | Le Nouvelliste

Culture -

La littérature est souvent un assemblage de souvenirs équivoques, épars, dont les uns sont plus éloignés que les autres. Rodney Saint-Éloi le reconnaît avec pertinence. D’ailleurs, son dernier livre, Passion Haïti, composé de vingt-deux chapitres, évoque combien les souvenirs serpentent la mémoire d’un être humain. Celui qui a pris le temps de dire que « nous sommes le résultat de nos souvenirs », fait preuve de bon sens jusqu’à maintenant. « Je suis donc un homme libre / Je marche… et les directions se précisent », évoque l’auteur, en hommage à Mahmoud Darwich, pour célébrer avec émerveillement sa capacité de choisir son chemin en se détachant du joug de la complaisance. Déjà, c’est une préséance accordée à la liberté de décision, désir orgueilleux que nourrit tout être humain jusqu’à sa mort. Une palette d’auteurs, connus, méconnus, has-been illustrent bien ce carnet de vie ou des bribes de mémoire transpercent ça et là comme les limbes au printemps. Ce n’est ni un testament ni une mémoire d’outre-tombe, mais le récit évocatoire d’un homme pétrifié par l’amour de sa famille (mère, grand-mère, son oncle), les soubresauts de la vie (exil, études, trahison, chevauchement), de l’intérêt collectif, son incapacité devant l’aveulissement de la conscience des élites (Jean-Claude Fignolé). « Je ne voulais pas faire partie de cette élite barbare et répugnante. J’avais cet orgueil-là en choisissant l’exil » (p.15). Même si, reconnaissait-il bien avant, que « celui qui part cherche toujours les raisons pour comprendre son départ » (p.13). L’auteur a pris le temps nécessaire pour interroger les faits, revisiter le pays –depuis Montréal, sa terre d’accueil à partir de 2001- dans sa part fantasmagorique, frotter les illusions comme celles de sa mère avant le départ pour les USA, critiquer avec véhémence l’irresponsabilité de nos dirigeants, et la corruption qui gangrène nos institutions. Capsule linguistique Si l’auteur n’a pas pris le temps d’élucider certains passages au travers des théories linguistiques, néanmoins plusieurs extraits laissent présager la volonté sous-jacente d’aborder quelques phénomènes à lumière des exigences descriptives du langage. À titre d’exemple, le cinquième chapitre titré « Nous parlons une langue et demie » (p. 63), n’est-il pas une tentative réelle d’approfondir ce phénomène linguistique reconnu sous l’appellation de « faux amis »? Pour quiconque, vivre en situation de diglossie – le cas d’Haïti- amènerait à l’acceptation et à la compréhension d’un ensemble de subtilités auxquelles traversent les deux langues en question. En Haïti, force est de reconnaître une diversité de faux amis : faux amis syntaxiques ; faux amis sémantiques, etc. Extrait : « Le créole dit une chose. Le français dit la même chose. Les mots sont les mêmes. Pourtant, le sens est différent. En créole, le mot tolérance veut dire complaisance alors qu’en français, c’est une vertu […] » (p. 63) Dans cette séquence, il est légion de parler de faux amis sémantiques pour signifier deux termes originaires de deux langues différentes, dont leur forme orale ou écrite se ressemble, mais dont leur sens diffère. Ils sont ainsi appelés « amis » au regard de leur forme, et « faux », par rapport à leur différence de sens. Toujours est-il de la compréhension de la langue, l’auteur, le vent en poupe, se laisse aller dans une forme de nonchalance avec des traductions fallacieuses. Il aurait été plus prudent de les inscrire dans le registre de l’haïtianisme, phénomène linguistique au contact des langues français et créole, et sur lequel le linguiste Pradel Pompilus a déjà offert sa part de contribution au début des années 60. Nombreux exemples de traduction illustrent ce propos : 1.a) « Ale benyen chen blan », p.42 (créole haïtien); 1.b) « Aller baigner les chiens des blancs » (Traduction française) 2.a) « Mwen pap bliye w lè w fin pase anba pye sabliye a » p. 54 (créole haïtien) 2.b) « Je ne t’oublierai jamais sous le pied sablier », p. 54 (traduction française), etc. Mis à part ces petits accrocs, le livre s’écrit dans un style limpide avec un rythme époustouflant, découlant du génie de l’auteur à adoucir ou simplifier les situations complexes pour les rendre malléables à l’entendement humain. Au nom de tous les siens, Rodney Saint-Éloi se prend en otage pour conter cette très belle épopée qui restera gravée dans les annales de la République mondiale des lettres, et de l’imaginaire. Lisez Passion Haïti ! Passionnez en retour !

* Rodney Saint-Eloi, Passion Haïti, Hamac-carnets, Montréal, 2016, 210 pages.

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