Un monde sans éthique

Bloc-notes

Publié le 2017-05-09 | Le Nouvelliste

National -

Il y avait, dans le créole d’autrefois, des mots, substantifs, verbes, adjectifs, qui désignaient le manque d’éthique, de conviction, le sans-gêne à l’œuvre chez ceux, celles qui, méprisant tout à part leurs intérêts privés, l’obsession du gain ou du paraître, la satisfaction d’un plaisir ou d’un besoin de pouvoir immédiats, étaient capables de tout et de n’importe quoi. Quand une vieille dame vous traitait de « sanvègòy », de « chòche », de « malandren » ou d’une autre injure de ce type, on savait qu’on avait franchi une limite, qu’on était allé trop loin, et que, si l’on souhaitait mériter de nouveau son salut, il ne suffirait pas d’une barre de savon ni d’un flacon d’eau de Cologne pour retrouver la propreté perdue. Aujourd’hui – et ce n’est pas qu’ici – tout est permis. Le seul principe, c’est la réussite qui mène au pouvoir, à la visibilité, à la richesse. Les verbes d’action les plus courants et les plus efficaces : ramper, mentir, trahir, usurper, s’aplatir, arnaquer… Tout n’est jamais qu’une « occasion », une « opportunité » de se servir. Et plus personne ne semble avoir des parents, des amis, des collègues pour s’entendre dire : non, là, tu vas trop loin, tu as franchi une limite par telle action qui te déshumanise, te dégrade et t’enlèvera le respect des autres. On peut être responsable d’un parti, tout faire pour le détruire, et mendier un poste (les vieilles dames haïtiennes diraient « friter ») auprès du nouveau chef. On peut avoir un contrat et ne pas le respecter. On peut donner sa parole et ne pas la respecter. On peut dire une chose à Paul, une autre à Pierre, et faire encore une autre chose avec Jean, être socialiste le soir, néolibéral le matin, ni l’un ni l’autre l’après-midi, mais disponible au plus offrant. On peut faire partie d’un groupe ou d’une association, n’y voir là qu’un marche-pied, écraser ses collègues, voler le fruit de leur travail. Tout est bon qui me promeut. Le plus intéressant, c’est que ça marche. Roland Gori n’avait pas tort, lorsqu’il intitulait son livre : « La fabrique des imposteurs ». Mais cela va au-delà de cas cliniques relevant de la psychanalyse, c’est l’état du monde d’aujourd’hui : une fabrique d’imposteurs dans tous les domaines de la vie. Quelle tâche pour les éducateurs que d’essayer de faire passer des notions comme « la dignité », « ce qui est juste » quand les enfants qui ne sont pas bêtes réalisent que du chef de parti au « poète », du dirigeant à « l’artiste », du puissant au simple citoyen, « tout est comédie » (comme le dit un poète, un vrai) et ne compte que le bénéfice personnel dans le commerce du pouvoir et du paraître ! C’est très malsain quand on pousse l’arnaque jusqu’à faire passer pour des revendications collectives le brigandage, l’affairisme, le passe-droit. C’était déjà grave l’idéologie du « jan l pase, l pase ». C’est encore pire, celle du « jan m pase, m pase. Depi m rive kote m vle rive a ». Sans être passéiste, j’ai la nostalgie des vieilles dames qui donnaient à leurs fils des leçons de vergogne.

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