L’illettrisme en Haïti : un mal qui renforce l’analphabétisme et qui est pris en patience (partie 1)

Publié le 2017-05-11 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Je me sens interpellé par la diffusion sur les réseaux sociaux de deux vidéos (après avoir été diffusées par la plupart des media traditionnels nationaux). Ces vidéos mettent en vedette deux grands commis de l’État : l’un directeur (je devrais écrire directrice) d’une institution publique délivrant son discours à l’occasion de sa prise de fonction, l’autre, un maire qui inaugure un terrain de football dans le Nord-Ouest. Ces discours sont marqués d’une vacuité sémantique telle qu’on est en droit de leur refuser le qualificatif de discours. Ce n’est pas que le texte soit mal construit, mais notamment le fait de l’illettrisme des orateurs. Je pourrais aussi évoquer des cas à un plus haut niveau mais je ne pense pas qu’il faille aller dans cette direction, car ce qui importe pour moi ici, c’est de toucher du doigt un problème qui sévit dans le monde du travail en Haïti mais sur lequel nous nous complaisons à fermer les yeux. Le déclic La prise de parole dans une circonstance si heureuse comme ces deux ci-dessus évoquées devrait, en réalité, être une sorte d’ébats discursifs avec, par endroit, des détours dithyrambiques dans un sens ou dans un autre lorsque c’est nécessaire, vu la solennité de l’occasion. Mais, ces vidéos montrent, au contraire, qu’il s’agit d’une activité angoissante, peu valorisante, risible, cacophonique, et ce, malgré les orateurs et malgré la solennité de l’occasion. Certains en ricanent, d’autres s’en moquent avec frénésie. Mais, moi, je ne peux pas me permettre de rire du malheur de l’autre. D’autant qu’il est de notre responsabilité à chacun de travailler au bonheur et au bien-être de chacun des membres de la cité. Au contraire, cela me rend triste. Triste pour l’école. Triste pour le ministère de l’Éducation nationale (MEN). Triste pour le secrétariat (je préfère ce terme à celui de secrétairerie) d’État à l’Alphabétisation qui forme des illettrés (j’expliquerai plus loin pourquoi j’écris cela). Triste pour l’État haïtien qui ne sait pas toujours identifier et reconnaître toutes les urgences à inclure dans les priorités de ses politiques publiques. Nous n’avons besoin de faire aucune gymnastique intellectuelle, voire cérébrale pour trouver des mots savants pour qualifier cette situation que nous sommes en train de vivre à des niveaux et dans des domaines sociopolitiques où cette expérience était impensable dans notre pays il y a une cinquantaine d’années. Cet article est une contribution personnelle répondant au débat que le journaliste Pierre Renel René a semblé vouloir lancer sur le phénomène d’illettrisme dans un reportage diffusé sur Radio Caraïbes le soir du jeudi 30 mars 2017 et sur Télé Caraïbes le lendemain. L’orientation de son discours épilinguistique sur le phénomène m’a attiré l’attention en ce sens qu’il paraît ne pas y aller avec des a priori. C’est en prolongement de sa tentative de réflexion que je situe cette intervention qui se propose de capter l’attention de l’État en particulier le MEN, des universitaires, de la population en général sur ce phénomène d’illettrisme que je considère comme un mal dont nous sommes tous responsables. Questionnement et orientation de l’article Devant l’évidence de l’illettrisme, il y a lieu de se demander quelles en sont les causes. Sachant qu’il s’agit d’un problème national, que fait l’État pour sinon l’éradiquer, du moins l’atténuer ? Et devant le constat d’échec des campagnes successives d’alphabétisation, que faire pour rentabiliser les actions et mesures arrêtées à cette fin en prévoyant de dépasser l’expérience de la formation pour l’illettrisme ? Doit-on continuer à regarder les professionnels faisant montre d’un haut degré d’illettrisme évoluer dans cette situation en les critiquant d’être illettrés ? Je parlerai ici davantage d’illettrisme. Mais pour bien en montrer les causes, je serai amené à évoquer l’analphabétisme qui est son grand cousin immédiat. J’évoquerai aussi la plupart des résultats auxquels les dernières campagnes d’alphabétisation ont pu aboutir. Au final, nous comprendrons que ces campagnes d’alphabétisation constituent une machine à fabriquer des illettrés. Je montrerai aussi les implications de l’école dans l’illettrisme. Définition L’illettrisme est un phénomène courant dans nos communautés contemporaines. Mais il semble plus accentué dans les pays dits en développement (Besse, 2003). Il est donc très fort en Haïti mais presque personne n’en parle. L’analphabétisme considéré comme plus urgent semble l’obstruer. Comme le souligne R. Girod (1997 : 4), l’illettrisme est « le fait d’adultes et de jeunes proches de l’âge adulte sachant très mal, voire presque pas lire, écrire ou calculer, d’être ainsi à cet égard au-dessous d’un minimum jugé indispensable par les auteurs d’une évaluation ». Le phénomène existe aussi dans les pays développés et industrialisés (Bentolila, 1996; Leclercq 1999; Lahire 1999), mais il est plus fréquent dans la plupart des pays en développement, notamment ceux qui sont frappés par l’analphabétisme, les deux phénomènes étant liés. Pour ma part, je considère l’illettrisme comme la situation d’un jeune ou d’un adulte qui a été scolarisé mais qui se trouve dans l’incapacité de lire (mais aussi d’écrire) et de comprendre un texte sur un sujet familier d’une certaine longueur et ne s’inscrivant pas dans un registre de spécialité. Ledit texte est composé dans une langue que le locuteur pratique ou une langue dans laquelle il a été scolarisé. Le terme n’est pas très ancien, il est proposé par l’association ATD-Quart Monde en 1979 (Lahire, 1999) sans définition précise pour désigner à peu près la même chose que l’analphabétisme; car, à cause de la consonance ‘bête’ dans ‘analphabète’, elle préférait parler d’illettrés. Est aussi illettré un jeune ou un adulte qui, même s’il arrive à« déchiffrer »un texte sur un sujet familier, est incapable de le comprendre et, s’il en fait une lecture oralisée, il n’est pas en mesure de faire comprendre à autrui le message véhiculé par le texte lu parce que cette oralisation ne respecte pas les procédés réguliers de lecture. L’illettrisme dont il est ici question concerne à la fois le créole - la langue première des 100% des Haïtiens - et le français, la principale langue de scolarisation. Mais son acuité est plus forte en français. Il est plus facile d’en mesurer le degré chez les locuteurs en français au plus haut niveau, car dès qu’il est question de l’écrit, c’est à cette langue qu’on a recours en Haïti. Et lorsque la langue de scolarisation produit des illettrés après autant d’années de scolarisation formelle, il y a lieu de se questionner sur son utilité à ce niveau. Pour un pays sous-développé comme Haïti, les gens croient volontiers qu’à partir du moment où ils sont capables de lire les lettres de l’alphabet et les signes représentant les nombres, ils sont alphabétisés. Mais à l’ère des technologies, être alphabétisé nécessite plus que cela. Car, « Est parfois considéré comme alphabétisé celui qui sait lire les lettres de l’alphabet. Ailleurs, il faut pouvoir déchiffrer un texte d’une longueur convenue. Dans les pays au niveau d’instruction élevé et à la technologie avancée, on montre des exigences plus grandes et, dans certains, on en vient à considérer comme fonctionnellement analphabètes ceux qui sont incapables de remplir un questionnaire complexe ou d’assimiler des instructions écrites d’une certaine technicité » (Hamadache & Martin, 1985 : 4). Donc, un illettré peut être considéré comme un analphabète fonctionnel. Déjà, en 1958, l’Unesco définissait l’analphabète comme une personne incapable de lire et écrire, en le comprenant, un exposé simple et bref des faits en rapport avec sa vie quotidienne. Cette définition sera élargie pour considérer une personne capable seulement de lire et écrire des chiffres et son nom comme analphabète. C’est aussi le cas d’une personne qui ne peut lire et écrire qu’une expression rituelle apprise par cœur comme son nom, celui des membres de sa famille, le numéro de sa carte d’identité, de son livret de banque, de son passeport, etc. Analphabétisme et illettrisme, deux freins au développement En effet, l’analphabétisme et l’illettrisme sont deux phénomènes liés, assez indélicats, qui sévissent dans de nombreux pays en développement, dont Haïti. Ils font tort aux citoyens qui se trouvent confrontés au regard d’un certain pan de la société qui les stigmatise. Et cela ne produit que de l’inconfort de la part de l’illettré. Et qui dit inconfort, dit honte. Qui dit honte, dit malaise. Le malaise produit de la souffrance. Et cette souffrance peut aller jusqu’à se mésestimer. De là, le citoyen se sent blessé dans son for intérieur. L’illettrisme produit sur lui des stigmates, pour reprendre un terme du titre même de Lahire (1999), bien que cet auteur ne partage pas le fait que l’illettrisme soit un problème social public pour la France, à la fin des années 1990. Mais ce avec lequel il semble être en désaccord, c’est la rhétorique explicative du phénomène. Si l’analphabétisme fait, en Haïti, l’objet de campagnes successives (mais intermittentes) depuis les années 1940, l’illettrisme, quant à lui, est vécu empiriquement par tous les observateurs attentifs, mais aucune mesure officielle n’est observée en vue de son éradication, voire son atténuation. Aujourd’hui, on entend même dans la presse haïtienne des acteurs sociaux se plaindre de ce que l’illettrisme a débarqué au Parlement haïtien, en particulier à l’actuelle 50e législature et y prend siège. On ne peut pas oser mettre tous les parlementaires dans ce même panier, mais les expériences de ces dernières années de législature pourraient nous autoriser à poser la question de savoir si tous les parlementaires seraient capables de lire, analyser et comprendre ce que leurs consultants leur proposent comme productions et réflexions intellectuelles sur un sujet donné regardant l’exercice de leur fonction de parlementaires. Si l’expérience politique haïtienne synchronique ne favorise pas l’accession d’analphabète au Parlement, rien n’y prévient contre l’illettrisme. Et cela semble devoir raviver la réflexion au plus haut niveau de l’État sur le phénomène. Mais, il faut aussi reconnaître que la Constitution n’a aucune provision sur le niveau d’un candidat en termes scolaires et/ou universitaires pour briguer un quelconque poste. Cela étant, nous assistons à ce qu’on pourrait considérer comme la banalité des espaces de pouvoir politique, car si on a besoin d’être médecin pour exercer dans un espace de santé, magistrat ou avocat dans un espace de justice…on n’a, désormais, plus besoin d’être politicien pour exercer en politique. On pourrait se demander pourquoi ce sont bien ceux-là (qui sont dans cette situation) qui sont élus. La sociologie de la question électorale en Haïti de cette dernière décennie est à même de nous renseigner sur les raisons qui expliquent que la plupart des membres du Parlement (en particulier pour ces trois dernières législatures) présentent pareil profil. Les membres de la classe dite moyenne ne votent plus guère. Ils semblent gagnés par la peur de la situation de violence qui caractérise généralement les élections des ces deux dernières décennies en Haïti. Et cela ne profite qu’aux candidats violents. Les membres de la masse prolétaire sont les plus enclins à voter et à braver tous les dangers pour y parvenir. Or ceux-ci sont très manipulables et ne votent guère par conviction. Ils votent généralement pour ceux qui sont capables de monnayer leur vote contre quelques «shalom». Les places dans les espaces de pouvoir deviennent des objets vendables et achetables, parfois au plus offrant. On ne doit pas s’étonner de ce que, arrivés au Parlement, la plupart des parlementaires s’acharnent autant à obtenir tous les avantages possibles dès qu’il est question de négocier avec l’Exécutif autour de telle ou telle action à poser dans un sens ou dans un autre. Certains ne négocient que s’ils ont la garantie qu’ils auront tel ministère, tel secrétariat d’État, telle direction générale, telle institution autonome. Le vote devient dès lors un objet vendable au plus offrant. Et, ainsi, il n’est plus un vote car le vote est, dans ce contexte donné, un acte délibéré de conscience par lequel un citoyen prend position en faveur d’une cause donnée. En réalité, on ne vote pas pour un candidat, mais pour une cause et parce que le projet que soumet le candidat à l’appréciation des électeurs potentiels semble apte à servir la cause en question. Par ailleurs, nos observations montrent que, en plus du marchandage et du monnayage des votes, les trois à quatre élections se caractérisent en Haïti par une violence inespérée dans une communauté démocratique. Ce qui fait que souvent ce sont les plus violents qui parviennent à se faire élire. Il est courant que des candidats et certains de leurs partisans recourent à des menaces d’arme à feu pour intimider leurs concurrents et leurs partisans. C’est notamment l’une des raisons pour lesquelles on ne retrouve que 3 femmes sur les 118 députés que comprend actuellement la Chambre et 1 seule femme sur les 30 sénateurs. Il est vrai qu’il reste deux sénateurs à prêter serment, mais nous savons qu’il est improbable qu’il y ait une femme, les résultats étant déjà connus et qu’il est question d’irrégularités qui ne sont pas susceptibles d’invalider le processus déjà conclu. Les femmes, généralement, ne se permettent pas la pratique et l’exercice de pareille violence. De ce point de vue, elles se voient victimes de leur poussée naturelle à la non-violence. Ce n’est donc guère parce que les hommes qui sont élus sont plus compétents qu’elles en la matière, mais surtout parce qu’elles sont moins violentes. L’analphabétisme et l’illettrisme massifs en Haïti constituent un frein au développement et restreignent les droits des citoyens. Un pays ne peut prétendre au développement si tous ses citoyens ne participent aux entreprises, actions, mouvements, institutions mis en place à cette fin. En Haïti, les actions posées dans le sens du développement sont toujours liées à la pratique du français. Seule une infime minorité de la population connaît cette langue parce que l’école qui est le lieu par excellence de son enseignement/apprentissage n’est pas garantie à tous par l’État : c’est le point de départ de l’analphabétisme massif. Ce contexte d’inégalité linguistique est à l’origine de rapports sociaux inégaux. Dans les pays développés et industrialisés, lorsque qu’on parle d’illettrisme on se réfère à peu près au même phénomène que l’analphabétisme en Haïti. Ainsi, selon les pays, les cultures et les chercheurs, l’illettrisme peut être appelé analphabétisme partiel, analphabétisme relatif, analphabétisme de retour ou récurrent, ou secondaire, semi-analphabétisme, etc. en référence au fait que les gens en cause sont censés avoir su lire et écrire de façon satisfaisante au temps de leur scolarisation. Par euphémisme, R. Girod (op. cit.) utilise aussi des expressions comme « très faibles capacités de lecture, d’écriture ou de calcul », « très bas degré de maitrise »de ces branches, « très bas niveau d’instruction de base », etc., en soulignant qu’il faut entendre par instruction de base les capacités de lecture, d’écriture et de calcul. L’illettrisme en Haïti : un mal qui renforce l’analphabétisme et qui est pris en patience. (partie 2) Les campagnes d'alphabétisation forment pour l'illetrisme et le «ré-analphabétisme» Mais en Haïti, les contours de différence sont nets entre analphabétisme et illettrisme, cependant, il n’y existe aucune statistique formelle sur le taux réel d’analphabétisme, encore moins en ce qui concerne l’illettrisme. Pour le taux d’analphabétisme, les chiffres les plus optimistes parlent encore de 45% de la population adulte de plus de 40 ans à ne savoir ni lire ni écrire. Le taux d’illettrisme, ne nous faisons pas d’illusion, est d’autant plus fort que les néo alphabétisés sont, par le fait qu’ils ne le sont qu’en créole et qu’ils ont suivi un processus d’alphabétisation trop court (moins de 6 mois), d’évidents illettrés. L’absence de recherche et réflexion autour de cet évident problème d’illettrisme explique l’absence de statistique sur la question. Mais, mes observations et l’expérience empirique du problème que je vis au quotidien avec des locuteurs desquels on était en droit de ne pas l’attendre, m’autorisent à considérer les chiffres optimistes de 55%. Ces chiffres seraient en deçà de la réalité et méritent d’être confirmés (ou plutôt, tel que nous le souhaitons tous, infirmés) et on ne peut y parvenir que par une enquête sérieuse, voire une étude de terrain bien planifiée et bien conduite en vue de diagnostiquer et analyser le problème tout en déterminant la démographie des illettrés. L’absence de statistique dans ce domaine précis qui relève, néanmoins, d’une évidence, donne une idée de ce que le phénomène ne représente guère une priorité pour l’État. Les néoalphabétisés réussis sont du coup illettrés en français puisque ne connaissant pas du tout le français parce qu’ils n’ont pas appris cette langue au cours de leur très brève période d’apprentissage de la lecture et de l’écriture. C’est un problème à résoudre, mais sa résolution suppose la planification d’un programme et d’un dispositif qui fassent le lien entre l’école et le reste de la vie citoyenne. La « poko-phonie », un bon humus pour l’illettrisme en Haïti L’expérience de la « poko-phonie » caractérisant le fonctionnement de l’école haïtienne jusqu’à un certain niveau de la scolarisation est l’une des principales causes de la situation quasi stable d’illettrisme en Haïti. Le concept de « poko-phonie » a été proposé par Henoch Franklin, doctorant en philosophie, traducteur en créole haïtien d’Il Principe de Machiavel. Il a utilisé le terme pour la première fois dans son premier essai philosophique écrit en créole Moun demounize (qu’on pourrait traduire en français par l’Homme déshumanisé) publié en 2004. Sont des « pokofòn » ces locuteurs haïtiens qui « ne maîtrisent (pas encore !) ni le créole, ni le français », le préfixe ‘poko’ étant l’équivalent créole de « pas encore ». Comme je l’ai déjà souligné, l’illettrisme concerne les deux langues, même s’il paraît généralement plus fort en français dans la mesure où les locuteurs trouvent souvent plus d’occasions à lire en français qu’en créole. La « poko-phonie » désigne dès lors la situation de ces locuteurs qui ne maîtrisent ni le créole - leur langue première et de naissance acquise en milieu naturel, en l’occurrence dans la famille dès la plus tendre enfance - et le français - leur langue seconde apprise grâce à la scolarisation. Or, en Haïti, l’école n’est pas garantie à toute la population qui se paupérise de plus en plus alors que le coût de la scolarisation s’avère assez élevé dans le privé. L’offre scolaire est privée à plus de 70% malgré les efforts (souvent mal pensés) de l’État au cours de ces dernières années. Qui pis est, la fréquentation de l’école ne garantit pas le développement d’un degré de maîtrise acceptable du français, la majorité des scolarisés n’atteignant pas un niveau le leur facilitant. L’école haïtienne, un lieu de fabrication d’illettrés L’école haïtienne est aussi un lieu de fertilité pour l’illettrisme. Ainsi, l’illettrisme haïtien est le résultat de la qualité de l’enseignement/apprentissage des deux langues à l’école, y inclus les expériences d’alphabétisation. L’école donne des résultats un peu mitigés sur une échelle de valeur : réussite brillante en nombre rare, réussite à peine satisfaisante, réussite piètre, réussite nulle, réussite plutôt éphémère qui débouche souvent sur une fossilisation qui, à force de s’estomper, reconduit au niveau de départ, c’est-à-dire à l’analphabétisme. L’école haïtienne s’accommode de cette situation en contribuant à favoriser les plus capables linguistiquement, en creusant davantage les inégalités entre les élèves. L’État est l’organe ultime et suprême chargé d’organiser la vie dans la cité en visant le bien-être de tous les citoyens auxquels il doit s’évertuer à donner chance égale dans tous les domaines. Il lui revient donc de résoudre ce problème qui fait tort aux citoyens. L’école haïtienne n’alphabétise guère bien les apprenants en créole haïtien et les initie très mal à l’apprentissage du français. Le principal problème est que nous amenons nos apprenants à apprendre le français avec les yeux et non avec les oreilles. Or, la meilleure manière d’amener des apprenants à s’approprier la maîtrise d’une langue, quelle qu’elle soit, est de l’amener à s’y exercer les oreilles et la bouche, car on apprend une langue non avec les yeux uniquement, mais notamment avec les oreilles et la bouche, c’est-à-dire en la pratiquant. Car l’écrit et l’oral constituent deux codes différents et que la maîtrise de l’un, même parfaite, ne garantit pas celle de l’autre. Chacun a ses spécificités et ses complexités qu’il s’agit de faire découvrir à l’apprenant qui devra se les approprier jusqu’à les posséder naturellement. Il est vrai que l’écrit procède de l’oral dont il est une tentative assez imparfaite de reproduction, mais chacun a ses propres modes de fonctionnement puisqu’il s’agit de deux codes, voire deux systèmes différents. La parole a été ‘construite’ collectivement par l’Homme en vue de communiquer dans un processus du vivre-ensemble communautaire alors que l’écriture a été inventée avec l’intervention de la technologie dans une dynamique de modernisation de nos sociétés. Et cette invention plutôt d’ordre individuel va dépasser le simple cadre idiosyncrasique du départ pour être appropriée collectivement à travers le monde en se mettant au service du bien-être collectif. L’école a le devoir d’enseigner cette différence en amenant les apprenants à dépasser les difficultés potentielles d’appropriation. Les difficultés de la plupart des locuteurs viennent notamment du fait qu’ils n’ont pas appris à développer des habiletés liées à la prise de parole dans la langue, à la discussion en français, mais aussi à l’argumentation, à la production sur des sujets spécifiques, et cela concerne tant le créole que le français. Parfois certains d’entre eux parviennent à produire des textes compréhensibles à l’écrit en français. Mais se trouvent bloqués à l’oral. Cela étant, ils éprouvent souvent de sérieuses difficultés à s’exprimer dans la langue à l’oral. En d’autres termes, leurs difficultés résident dans ce que j’appelle la « mise en bouche » de la langue. On pourrait placer dans ce contexte d’explication cet honorable sénateur qui s’est fait littéralement humilier par le français à l’orée de son investiture comme sénateur de la République par une reporter d’une chaîne de radio française internationale. Le sénateur n’était pas capable de composer une seule phrase dans cette langue dans laquelle il s’est scolarisé pendant je ne sais combien d’années. Aucun piège ne lui a été tendu. La journaliste a cru qu’un honorable de ce rang devrait normalement pouvoir être capable de se débrouiller en français. Et…patatras! Mais il s’est réveillé deuxième secrétaire du grand Corps. L’on se rappelle de lui, à titre, d’autres épisodes qu’il n’est guère utile de reprendre ici.

Références citées Bentolila, Alain (1996), De l’illettrisme en général et de l’école en particulier, Paris, Plon. Besse Jean-Marie (2003), Qui est illettré ?, Paris, Retz. Deauvieau Jérôme, Reichsstadt Janine et Terrail Jean-Pierre (2015), Enseigner efficacement la lecture, Paris Odile Jacob. Girod Roger (1997), L’illettrisme, Paris, PUF. (Coll. Que sais-je ?). Hadamache Ali et Martin Daniel (1985), Théorie et pratique de l'alphabétisation : politiques, stratégies et illustrations, Ottawa, UNESCO. Hautecœur Jean-Paul (1987), Introduction aux pratiques et politiques en alphabétisation, Montréal, Université du Québec à Montréal. Lahire Bernard (1999), L'invention de l'illettrisme. Rhétorique publique, éthique et stigmates, Paris, La Découverte. Leclercq Véronique (1999), Face à l'illettrisme, enseigner l'écrit à des adultes, Paris, ESF. Tirvassen Rada (1997), « Alphabétisation fonctionnelle », dans M.-L. Moreau (éd.). Sociolinguistique : concepts de base, Bruxelles, Mardaga, pp. 26-31.
Renauld Govain Doyen Faculté de Linguistique Appliquée Université d’État d’Haïti Préliminaires Auteur

Réagir à cet article