Existe-t-il une morale politique ? (3 de 4)

Publié le 2017-05-10 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Islam Louis Etienne « Pour réussir en politique, il ne faut pas dire la vérité, il faut dire ce que le peuple a envie d’entendre. » Machiavel Laisser apparaître sa nouveauté pour rectifier ou pour innover est un argument fort pour celui qui veut conquérir le pouvoir. Car en fait, les citoyens changent volontiers d’élus comme on change de chemise en croyant trouver mieux. C’est sur cette croyance que tout homme (ou femme) politique s’appuie pour détrôner un sortant. L’histoire électorale de notre pays déborde d’exemples de cette nature. Cela est d’autant plus aisé que notre homme (ou femme) politique s’attaque à une place forte électorale qui ne date pas d’aujourd’hui en détruisant moralement l’adversaire. En disant sur lui des choses qui n’ont aucun rapport avec la réalité dans l’unique but de se mettre sous les feux de la rampe et de capter l’attention. La campagne ne se fait pas autour du bien-être de la population mais autour de ses compétiteurs. En démocratie, ne pas choisir, c’est encore choisir. Il faut nécessairement mettre les acteurs sur scène pour jouer le théâtre ou du moins la comédie sociale. Qu’ils soient performants, compétents ou ignorants, hommes, singes ou bêtes, cela importe peu. Ce qui est surtout important, c’est que l’autobus de la démocratie ne doit pas partir à vide. Tous les sièges doivent être occupés. Donc, de plusieurs maux, on choisit le moindre ; qui n’est pas forcément le meilleur ou le plus indiqué. On comprend forcément qu’entre la peste et le choléra, le choix tout en étant difficile est aussi équivalent. Il est donc toujours utile de faire des promesses électorales même si nous savons pertinemment qu’elles ne peuvent pas être tenues. Et paradoxe de l’évolution de notre société, tout le monde connaît les règles du jeu, l’électeur comme notre homme (ou femme) politique. Le candidat en campagne est un fieffé menteur qui est nettement différent de l’élu consacré. Mais une fois ce changement opéré, il oublie les promesses électorales et consacre toute son énergie à la jouissance de son mandat légitimé par la population. Le peuple rentrera dans son plan et deviendra pour lui un acteur important à la prochaine campagne électorale. Peut-on dire que la situation s’est améliorée pour autant ? Pour ceux qui veulent s’engager sincèrement dans la lutte pour la transformation sociale, il faut reconnaître que c’est un peu désespérant. Car de droite comme de gauche, la seule perspective devient la durée dans le mandat, bien plus que l’intérêt d’ailleurs. C’est la raison pour laquelle, pour notre homme (ou femme) politique, une fois élu, il n’est point utile d’œuvrer à améliorer la situation de ceux qui ont voté pour vos concurrents. Le politicien peut être cruel pour éviter les maux pires encore du désordre, notamment dans les débuts de son règne. Ainsi César Borgia qui avait une réputation de cruauté « rétablit l’ordre et l’union dans la Romagne », alors que les Florentins, pour ne pas être cruels, laissèrent détruire Pistoie. Cela amène à la question : vaut-il mieux être aimé ou craint ? Il vaut mieux être à la fois aimé et craint, mais cela est extrêmement difficile. Aussi, s'il faut choisir entre l'amour et la crainte, il vaut mieux être craint, car l’amour est volatil et disparaît dans l’adversité alors que la crainte subsiste tant que subsiste la menace du châtiment ; cependant, le politicien doit inspirer la crainte sans inspirer la haine, c'est-à-dire qu'il ne condamnera pas ses citoyens sans motif, et surtout qu’il ne s'en prendra pas à leurs biens ni à leurs femmes. La cruauté trouve surtout son occasion dans la guerre et le politicien doit en user pour maintenir son armée unie et fidèle. Ainsi, c’est grâce à sa cruauté qu’Hannibal empêcha toute dissension et toute révolte dans son armée ; c'est au contraire à cause de sa trop grande clémence que son adversaire Scipion fut confronté au soulèvement de ses troupes en Espagne puis ne sut pas rendre justice aux Locriens.. Comme Achille éduqué par Chiron, le politicien doit combattre en homme et en bête, c’est-à-dire avec les lois et avec la force ; et la bête doit avoir la force du lion et la ruse du renard. Machiavel en déduit : « Un politicien bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus. » Mais, pour ne pas laisser voir cette perfidie, il doit aussi « posséder parfaitement l’art et de simuler et de dissimuler ». Son hypocrisie doit le faire paraître « tout plein de douceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur, et principalement de religion ». Machiavel assure que les hommes en général se tiennent à l'image des qualités, et d'autre part que le politicien sera jugé sur le résultat et que tant qu'il conservera sa vie et son état, « tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables ». Pour éviter d’être haï, le politicien ne doit pas attenter aux biens ni aux femmes de ses sujets. Pour éviter d’être méprisé, il doit donner l’apparence « de la grandeur, du courage, de la gravité, de la fermeté » : ainsi il sera clairement établi que ses décisions sont irrévocables et on ne songera pas à le tromper. Le politicien doit se défendre contre les attaques extérieures, pour cela il lui suffit de bonnes armes, et contre les conjurations, pour cela il lui suffit d’avoir le soutien de son peuple. En effet, une conjuration est toujours risquée, car la dénonciation offre un profit certain contrairement à celui de la rébellion ; si à ce risque s’ajoute que le politicien est soutenu par le peuple, aucune conjuration ne peut aboutir. Par exemple, après que dans une conjuration les Canneschi eurent tué Hannibal Bentivoglio, prince de Bologne, les Bolonais, pleins d'affection pour leur prince, se soulevèrent, tuèrent les Canneschi et prirent pour prince un autre membre de la famille Bentivoglio. Pour ménager le peuple, le politicien peut avoir besoin d'abaisser les grands ; il doit alors confier cette tâche à une administration, comme dans le royaume de France où le Parlement constitue « la tierce autorité d’un tribunal qui peut, sans aucune fâcheuse conséquence pour le roi, abaisser les grands et protéger les petits ». Machiavel analyse ensuite le règne de quelques empereurs romains, qui devaient composer, plutôt qu’entre les grands et les citoyens, entre les soldats et les citoyens, ce qui était difficile à cause de leurs aspirations opposées. Pertinax et Sévère Alexandre durent leur chute au mépris qu’ils inspiraient à leurs soldats, à cause de leur modération ; Marc Aurèle, lui aussi tempéré, ne se maintint que grâce au prestige de son ascendance et de ses vertus. Machiavel loue Septime Sévère qui, faisant preuve de « l’audace du lion et la finesse du renard », réussit à éliminer tous ses rivaux à l’Empire : Didius Julianus sous prétexte de venger Pertinax, Niger grâce à une alliance avec Albin, Albin sous prétexte de trahison. Caracalla fut tué pour la haine qu'il inspira à ses proches, Commode pour le mépris qu'il excita chez les citoyens, Maximin mourut dans la révolte due au mépris et à la haine qu’on lui portait à cause de son origine basse et de sa cruauté. Machiavel conclut que le politicien doit prendre « dans l’exemple de Sévère, ce qui lui est nécessaire pour établir son pouvoir, et dans celui de Marc Aurèle ce qui peut lui servir à maintenir la stabilité et la gloire d’un empire établi et consolidé depuis longtemps ». Les illusions d’un pouvoir imaginaire Toute émotion mise de côté, il paraîtrait que nous ayons fait le choix de créer une société purement virtuelle qui n’existe que dans notre pensée. Nous faisons semblant d’avoir un pouvoir judiciaire alors qu’en réalité, il n’en est rien. Nous le savons depuis toujours et n’avons jamais rien fait pour changer cet ordre de choses. Nous faisons semblant d’avoir un pouvoir législatif, aberration sur toute la ligne, exception faite de quelques rares cas, nos « honorables législateurs » se sont toujours comportés en de vulgaires colporteurs sans éthique et sans aucune moralité , s’occupant de tout sauf de ce pourquoi ils ont été élus, n’hésitant pas à s’impliquer, sans vergogne, dans les magouilles et combines les plus louches. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les esprits lucides s’en plaignent. Hier encore, en 1900, notre éminent compatriote Hannibal Price écrivait : « C'est en se donnant des chefs ignorants ou vicieux, c'est en manquant ainsi à la responsabilité nationale qu'on en vient à chercher des protecteurs au dehors. La nation, qui se donne des chefs ignorants ou vicieux, tombe rapidement à l'état de proie et, en cherchant un protecteur, c'est la bête de proie qu'elle rencontre. » Le Parlement, qui doit contrôler chacun des actes du gouvernement et le sanctionner au besoin, ne saurait être représenté au sein du cabinet ministériel, sans être en situation de conflit d’intérêt. Le Parlement devient donc juge et partie, créant ainsi une dichotomie avec pour conséquence de privilégier les intérêts de clans au détriment de ceux de la nation. Cent neuf (109) députés et trente (30) sénateurs dont la plupart ne connaissent même pas le véritable rôle d’un législateur au sein d’une République, et qui s’occupent de tout sauf de légiférer. Le voudraient-ils vraiment, qu’ils en seraient incapables ! Les politiciens ne doivent pas perdent de vue qu’ils ne pourront pas jouir du pouvoir à vie. En tant que leaders responsables, ils doivent avoir un seul et unique langage à la maison comme dans les milieux politiques ; respecter les mêmes principes partout. Ils ne peuvent pas être sérieux et corrects à la maison en face de leurs enfants et de leurs familles où ils sont des hommes vertueux, respectables, honnêtes et pervers, corrompus, coups batteurs dans leurs milieux de travail où ils sont reconnus comme des magouilleurs zélés et confirmés, des bandits de grands chemins, des «patri-poches» conséquents, des caméléons de la pire espèce qui sont blancs les soirs et noirs la nuit. Ils ont perdu le sens de la hauteur; l’idée de la mesure, la dimension de la décence et la candeur de la morale. Ils sont bétonnés et se sont accrochés au ridicule et à l’idiotie comme toile de fond et comme offre à une population en détresse, sans aucune honte ni embarras. La honte est le minimum qui reste à un peuple égaré et noyé lorsque tout espoir est perdu. Leur programme politique ne peut même pas faire rêver un moustique. Ils sont toujours présents; ils mangent dans toutes les assiettes porcelaines et faïences et même dans les kwi si c’est nécessaire. Ils utilisent toutes les sources d’énergie pour éclairer leur chemin ; le courant de ville comme la génératrice et à leur défaut une allumette ferait l’affaire. Ils se promènent régulièrement dans les cours comme dans les jardins; dans les salons comme dans les latrines, à toute époque de l’année, quels que soient le régime au pouvoir et son idéologie, à la recherche du pouvoir. Pour avoir un pied à l’étrier, ils feront n’importe quoi, sans aucune décence ni scrupule, encore moins de moralité ; aucun sacrifice n’est trop grand. Même le mal ils le font mal. Pour arriver au pouvoir, ils sont disposés à se tremper les mains dans le sang et à aligner des cadavres, à leur marcher dessus si c’est l’unique chemin qui conduit au trône, à parler sans cesse de démocratie si c’est l’unique refrain chanté par le pouvoir; ils mentiront comme ils respirent si c’est l’unique éthique des dirigeants en place; à boire de ce sang si c’est l’unique boisson consommée par le régime; après la prise du pouvoir, ils verront si parmi ces cadavres ils n’avaient pas un fils ou un proche parent. Le pouvoir les rend aveugle: C’ est une véritable obsession, une drogue dont ils ne peuvent se passer. Le milieu les connaît non pas comme leaders politiques, mais plutôt comme des laideurs politiques et ils constituent la génération de la honte. Dans les lettres d’un ingénieur polonais, Josef A. Grekowicz, envoyé par une compagnie française en Haïti en 1881 pour effectuer une étude sur une éventuelle installation de chemins de fer, on note ce sempiternel constat : « Ils (les Haïtiens) sont insouciants au plus haut degré... Ainsi, par exemple, aujourd’hui il est haut fonctionnaire bien rétribué, il a l’occasion de s’approprier quelque fonds public ou privé (c‘est ce qu’ils ne manquent jamais de faire)... Ils sont, sauf quelques exceptions, menteurs, voleurs et mendiants... Sur le rapport politique, ils se divisent en deux partis : les gouvernements et les aspirants à gouverner, ce qui signifie tout simplement : avoir la douane à sa disposition… Tous les généraux rêvent de devenir président et le reste veut devenir général ou employé de la douane. Et il paraît que c’est le véritable motif de toutes les révolutions qu’ils font… Je n’ai pas la prétention de connaître le pays, mais en jugeant par les choses qui me sont connues, je suis arrivé à la conviction qu’il est condamné à périr.» Et a Machiavel de conclure que : «Le pouvoir est une arme puissante et dangereuse à double tranchant. Cette arme redoutable, pour être performante, doit être utilisée par un soldat sélectionné qui à force d’apprentissage deviendra habile et expérimenté.C’est la condition sine qua non pour aider un peuple à grandir socialement, économiquement et militairement. Dans tous les pays où le pouvoir est à la dérive, c’est-à-dire accessible aux communs des mortels, aux va-nu-pieds, aux ignorants, aux parvenus et aux ignares sans aucune formation ni préparation, le développement sera un leurre, c’est-à-dire un simple idéal et un vœu pieux. Les foutus dirigeants seront la principale cause de notre misère... Le citoyen est celui qui sert son pays. Il peut le faire à différents niveaux et de différentes manières selon sa compétence. Mais celui qui détient le pouvoir sans compétence est un tonneau vide qui fait beaucoup de bruit. Il garde jalousement le pouvoir comme un bibelot .Il jouit les privilèges sans faire d’offres valables à la communauté... Le pouvoir est comparable à une grenade que l’on confie à un enfant. Il peut jouer avec ; il peut aussi la dégoupiller sans mesurer l’impact et les conséquences. On se prépare pour accéder au pouvoir comme le chrétien qui va recevoir la sainte hostie. Pour manger, il faut porter la nourriture dans sa bouche et non dans ses yeux. » Islam Louis Étienne Janv. 17

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