Pour nous soulager de nos stress et de nos angoisses du moment, rions un peu

Nos fous d’autrefois n’étaient-ils pas moins ringards que nos politicards d’aujourd’hui ?

Publié le 2017-04-24 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

À un certain moment, il faisait bon vivre dans ce pays, malgré nos privations. Je vous parle d'un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître, histoire de vous distraire des méandres suffocants de la politique. Parler de ce temps me ramène à remuer les cendres du passé et tout un pan de ma jeunesse, à revivre des moments marqués par un esprit d'amitié, d’entraide et de franche camaraderie. En ce temps-là, des personnages tout à fait sympathiques de notre société, un peu loufoques sur les bords ou originaux dans leur manière d'être, animaient et égayaient les divers quartiers de la capitale. Le premier qui me vient à l'esprit est un plaisant cabotin qui s'était affublé du nom d'un célèbre chanteur mexicain de « rancheras »  qui, à l'époque, était l’un des plus appréciés en Haïti. À ses yeux, il était le chantre incomparable de l'amour et le meilleur messager des sentiments voluptueux qu'il éprouvait pour l'élue de son cœur, sa douce et belle Paulette. Sa Chimène, à lui, qui, malgré ses sérénades nocturnes à sa fenêtre et ses redondantes déclamations romantiques - qui feraient pâlir Rodrigue - restait indifférente à sa flamme. De cette déconvenue il est sorti si durement affligé et affecté que ses neurones en ont pris un coup, rompant ainsi son fragile équilibre émotionnel. De ce fait, sa personnalité s’en est trouvée perturbée. Depuis lors, il fit de cet idéal, qui lui semblait inaccessible, un rêve qu’il conservait, désormais, jalousement dans son alcôve, en ayant soin de l’entretenir, de l’embellir et de le garder précieusement au creux de sa détresse. Et c'est sous les lampadaires de quelques coins obscurs du quartier, dans ses moments d'extase, qu'il partageait ses angoisses et ses déceptions amoureuses avec quelques amis et copains qui lui étaient restés fidèles malgré tout. Alfredo Moreno, de son nom d'artiste, était l'un des personnages les plus populaires de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, s'étendant de l'avenue Christophe au Champ de Mars, en passant par la rue Capois, la Fleur du Chêne, la ruelle Roy, la ruelle Waag, la ruelle Marcelin et quelques corridors des environs. Cette marque de sympathie, il nous la rendait bien à travers ses spectacles improvisés, faits d’étonnantes anecdotes, de surprenantes déclarations et de gags désopilants du genre: « Qui saurait dire que la folie n'est pas le summum de l'intelligence ? » ou encore : « Mwen sitèlman sansyèl,yon jou mwen pran lang soulye m », « Mwen ekri yon aritmetik lanmou pou Paulette ».   À cette même époque, un autre gai luron, non moins futé faisait le charme des Port-au-Princiens. D'un talent tout autre, il s'adonnait à la musique en jouant d'un instrument qu'il arrivait fort mal à maîtriser. Dodo, ainsi connu, auquel on se plaisait à ajouter le sobriquet de « Dyòl bòkyè », parce qu'une perlèche lui déparait le visage, était un singulier petit bonhomme, provenant des quartiers populaires de la capitale, dont la posture dynamique reflétait une certaine débrouillardise. Je le revois, arpentant les différentes artères du centre-ville et du Champ de Mars, son trombone sous les aisselles, prêt à répliquer, avec véhémence, aux paroles injurieuses et offensantes de ces malappris qui prenaient un malin plaisir à l'interpeller par ce surnom qu'il trouvait ridicule. Il leur rendait bien la pièce de leur monnaie en leur lançant un éclatant : « Lanmèd», pour leur signifier n'être redevable envers quiconque, tout en ayant soin de préciser, avec raison, avoir de ses mains bricolé son instrument de travail. De ce fait, il trouvait les Port-au-Princiens bien ingrats et trop peu reconnaissants du bon temps qu'il leur accordait lors de ses concerts en plein air, surtout ceux du stade Sylvio Cator, à l'occasion des grandes rencontres de football. Un genre de Manolo , avant la lettre, qui supportait son équipe espagnole en faisant raisonner sa grosse caisse de percussion lors des Coupes du monde de football ! À ces manifestations de soutien, il répondait par un bizarre « bibic» résonnant comme les klaxons de ces vieilles voitures du début du siècle passé, ou bien par une ritournelle ponctuée de notes discordantes qui écorchaient les oreilles prudes, mais faisaient la joie des supporteurs des équipes en compétition. Sa réputation avait fait le tour de la ville au point que Raoul Guillaume lui avait rendu hommage dans une chanson qui le présentait comme un joyeux plaisantin qui faisait la joie des enfants : « Dodo…,Dodo…,Dodo, c’est Dodo qui fait la joie des badauds … » Il aura, durant près d'une dizaine d'années, marqué la capitale de sa présence. Brave Dodo ! D'un passé plus récent vécu par certains quinquagénaires, on retiendra la prestation de deux personnages à l'allure théâtrale qui captaient l'attention de tous ceux qui avaient du temps à accorder à des scènes insolites. J'ai tendance à les réunir sur un même plateau parce que leur prestation et préoccupation allaient de pair, et qu'ils se complétaient l’un l’autre de par leur nature. En effet, ils avaient en commun la prétention d'être les hommes les plus élégants et les plus sexy, non seulement de la capitale, mais de toute la République. La préséance revenait à « Ti Masèl » parce qu'ayant été le premier à mettre en valeur l'importance de la tenue vestimentaire. Comme aurait dit Maurice Sixto, il portait : « chemiz blan, pantalon blan, chosèt blan, soulye blan, ou ta di yon sigarèt ». Tel se présentait l'homme le plus « bwòdè » du pays. Une cigarette mentholée pendue à la lèvre inférieure, il avait, de plus, le souci de la délicatesse dans les gestes et la démarche, au point qu'il lui prenait presque une heure d'horloge pour parcourir une centaine de mètres, dans une allure majestueuse marquée d'une gracieuseté digne d'un danseur de ballet. Le seul concurrent sérieux qui semblait pouvoir lui porter ombrage et risquer de le déloger de son piédestal était « Marengwen ».Un rival venu, apparemment, de la région de Pétion-Ville et dont l'accoutrement s'opposait radicalement au sien. Tout de noir vêtu, tout comme son idole Zorro dont il était le digne émule, il portait un grand " Z " sur le dos. Dans son accoutrement il se donnait une mine patibulaire qui collait bien à l'image de justicier qu'il voulait projeter. De ce fait, il suscitait une certaine méfiance et d'aucuns le craignaient, même si pour compléter la caricature il lui manquait deux revolvers et un lasso. Et lorsque ces trois personnages, chamarrés à souhait, se rencontraient par hasard sur le parcours du carnaval, la foule était en liesse. C’était le délire ! L'espace étant devenu trop restreint pour l'évolution des deux élégants compétiteurs  qu’étaient Ti Masèl et Marengwen , il fallait bien que l’un d’eux s’efface de la scène afin de permettre qu’un seul roi règne sur la cour. C’était là le grand souhait exprimé par chacun d’eux. « De towo pa gwonde nan menm patiraj », disaient-ils. Ainsi une proposition fut faite par leurs supporteurs. Organiser une confrontation directe, une sorte de face-à-face, sans violence, dans un esprit courtois et chevaleresque, dans le but de départager les deux antagonistes. Malheureusement, le concours n’eût pas lieu à cause d’un mauvais temps qui paralysa la ville, et les deux concurrents retournèrent bredouilles chez eux. Un peu à la même époque, les habitants du centre-ville, zone de la pharmacie Castera, s'offraient souvent quelques moments de distraction en compagnie d'un fou dont l'identité n'a jamais été établie. Sa folie suffisait à l'identifier, car il se prenait pour une machine à taper, du type de ces anciens modèles qui ont complètement disparu. Je le nommais «Olivetti », car il passait son temps à tapoter sur sa poitrine comme il le ferait sur les touches d'une de ces machines. Il le faisait avec un tel sens de la perfection qu'il arrivait à reproduire avec précision le mécanisme de l'appareil. Ainsi, pour imiter le mouvement aller-retour du rouleau où s'enroule la feuille de papier à taper, et comme pour le ramener à sa position initiale quand celui-ci arrive à son poussoir, il prenait son menton avec ses doigts de la main droite et le tournait à l'instar du curseur dans un mouvement brusque vers la droite, créant de la sorte une onomatopée qui rendait bien le bruit du mécanisme de la machine ; criiii...ik  faisait-il dans un serrement nerveux des dents. Drôle de comportement de ce jeune homme dont on ne saura jamais de quelle frustration il avait souffert pour que son esprit le poussât à mimer une machine à taper ! Et si on veut ajouter à ces hallucinantes distractions, on se souviendra de la farandole de Mariela. Une jeune adepte du vodou - disait-on - qui, chevauchée par le loa Dambala, réussît à grimper un pylône de télécommunication de la TELECO d’environ deux cents pieds à Sans-Fil. Elle y demeura des heures au sommet, à gesticuler et à danser sur un air de yanvalou sans jamais perdre l’équilibre, jusqu’à se faire déloger, fort tard dans la soirée, par les sapeurs-pompiers. De nos jours, nous sommes loin de ces moments dilatants qui donnaient goût et couleur à la ville. Aujourd’hui, d’autres réalités nous pressurent et nous obligent à des contraintes et obligations qui laissent peu de place aux loisirs. Quand du haut des tribunes du Sénat de la République, on entend un législateur s’exclamer avec véhémence dans un créole cru (que je traduis en français) : « Dans l’enceinte du Parlement haïtien, certains de mes pairs n’ont rien à envier à cette artiste folle de Pétion-Ville dont le sobriquet est synonyme de pestilence et d’agression à la pudeur. » C’est là un grave jugement porté à l’endroit de quelques-uns de ses collègues. Une sanction qui condamne l’opportunité et l’utilité de leur présence au sein de cette assemblée. C’était comme reprendre le cri du Dr Rosalvo Bobo, s’adressant à ses compatriotes en 1903 : « Enfin, indignez-vous ! » Alors que faut-il faire lorsque les hôpitaux manquent de médicaments et d’équipements, qu’un grand nombre de sinistrés de l’ouragan Mattew dorment encore à la belle étoile, que des fonctionnaires de l’État ne touchent que rarement leur salaire et que le peuple meurt de faim ? Comment peut-on, encore, oser dépecer, sans honte, un pays aussi misérable ? Ne faudrait-il pas se demander : « Sommes- nous dans un pays schizophrène ? », ou déduire: «  Nos fous d’autrefois étaient moins ringards et moins dangereux que nos politicards d’aujourd’hui. » Nos fous d’autrefois nous faisaient rire. Vous, vous nous faites pleurer.

Robert Paret paretrob ert@yahoo.fr / paretrobert07@gmail Pèlerin, avril 2017. Auteur

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