Idées et opinions

Dossier OEA: le lucide et le bon choix de la diplomatie haïtienne

Publié le 2017-04-19 | Le Nouvelliste

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La diplomatie haïtienne vient de remporter l'une de ses plus grandes victoires, car elle montre une fois de plus, dans l'esprit de l'acte fondateur de 1804, qu'elle est capable d'apporter son secours aux autres peuples opprimés de la planète. Ce n'est pas la première fois que la République d'Haïti apporte son soutien aux peuples souffrants du monde. Il suffit de se rappeler de la décision du fondateur de la nation, Jean-Jacques Dessalines, d'accorder la nationalité haïtienne aux Polonais qui se trouvaient en Haïti après l'indépendance. Cette même ferveur a conduit Dessalines à affirmer que tout esclave des autres îles, ayant la possibilité de fouler le sol haïtien, est déclaré libre. C'était déjà déclarer la guerre au monde colonial et esclavagiste du XIXe siècle. Pourquoi Haïti ne le ferait-elle pas, encore une fois, pour le Venezuela? Dans un article récemment publié (Dossier OEA: le mauvais choix de la diplomatie haïtienne, Le Nouvelliste du 7 avril 2017), Éric Michel Gaillard défend globalement l'idée que le Venezuela par le passé s'est montré trop ingrat à l'endroit de la République d'Haïti pour que notre diplomatie puisse le soutenir à l'heure actuelle. Encore plus, selon Gaillard, l'actuel pouvoir de Nicolas Maduro refuse de reconnaître la victoire de l'opposition. Deux accusations pour le moins fantaisistes dans la mesure où Éric Michel Gaillard ne prend pas le temps de s'informer sur la situation du Venezuela mais encore plus de situer les actions diplomatiques dans leur contexte. Il est nécessaire de revenir sur ces deux aspects du texte de Gaillard, car ils servent d'argument au trublion sénateur américain Marc Rubio qui, depuis quelque temps, déploie tout son arsenal de propagande pour soutenir la droite vénézuélienne contre le gouvernement démocratiquement élu de Maduro. Commençons, dans un premier moment, par l'actualité du Venezuela. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir la force de l'opposition au Venezuela. Celle-ci a tout fait pour paralyser le pays, allant jusqu'à provoquer la rareté des produits de première nécessité. Mais elle continue de s'allier aux forces ennemies du Venezuela pour affaiblir le pouvoir de Maduro. Cette opposition qui a remporté les élections législatives au Venezuela fait tout pour asphyxier son propre peuple. On est encore dans la même logique haïtienne: la politique du pire pour arriver au pouvoir. Le Venezuela, pays riche en ressources pétrolières, se retrouve presque à quémander de l'aide sur la scène internationale. Dans ce contexte, de violentes manifestations sont régulièrement organisées contre le pouvoir en place. C'est ainsi que l'opposition vénézuélienne a assassiné trois militants du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) lors des manifestations en 2014. Ce qui a conduit à l'arrestation des auteurs de ces actes abominables, particulièrement l'une des figures de l'opposition, Leopoldo Lopez, qui doit désormais purger quatorze ans de prison. Comment peut-on demander à un président en fonction de laisser assassiner ses partisans? Ce qui se passe actuellement au Venezuela est très important pour comprendre les processus de changement en Amérique latine, car ce n'est pas la première fois que l’on assiste à ce genre de situation sur le continent. Il suffit de se rappeler des cas d'Haïti au début des années 90 et, plus récemment, de celui du Pérou. C’est la même logique: crise pilotée depuis l'étranger, opposition violente et renversement du pouvoir en place. Dans un second moment, on peut revoir certaines affirmations de Gaillard sur la position d'Haïti. Comment peut-on analyser les relations diplomatiques sans tenir compte de la caractéristique et du positionnement idéologique des gouvernements? C'est justement ce qu'expliquent les professeurs Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle dans leur livre, devenu désormais un classique en matière de relations diplomatiques, Introduction à l'Histoire des Relations Internationales (Pocket, 2007). Ce serait naïf de croire que la diplomatie puisse être pensée en termes de bons et de mauvais. Si, dans le titre de ce texte, j'utilise le mot «bon», c'est pour mieux souligner l'aspect toujours lucide de la diplomatie. Elle est bonne parce qu'elle est lucide. François Duvalier, le dictateur le plus crétin de l'Amérique, avait accepté d'exclure Cuba de l'Organisation des États américains en échange de quelques miettes des Américains, mais il n'avait pas compris qu'il participait à renforcer l'hégémonie américaine sur le continent. Éric Michel Gaillard veut à tout prix falsifier l'histoire des Amériques quand il explique que Simon Bolivar avait choisi d'exclure Haïti du congrès américain tenu à Panama en 1826. Il faut quand même se rappeler que, là encore, les Américains ont formellement réclamé l'exclusion d'Haïti et ont même menacé de boycotter cette rencontre si Haïti y était présente. Alors que plusieurs pays latinos voulaient, au départ, qu'Haïti participe à cette réunion, après maintes tentatives, l'émissaire haïtien, Jean Desrivières Chanlatte, n'a pas réussi à convaincre le représentant du parti le plus réactionnaire de la Grande Colombie, Francisco de Paula Santander, de la nécessité de la présence d'Haïti à ce congrès. Santander a préféré s'allier avec la France et les États-Unis au détriment d'Haïti. En revanche, Hugo Chavez a su renouer avec cette tradition de solidarité qui caractérise les leaders progressistes. Dans cette logique, il a aidé certains pays pauvres de la région, dont Haïti, à avoir accès au pétrole à un prix dérisoire. Il a aussi compris qu'il fallait construire une belle alliance des peuples. C'est le sens de l'Alternative bolivarienne de l'Amérique (ALBA). Cette alternative dit non à la toute puissance des États-Unis dans les affaires internes des peuples du continent. C'est ce qui vient d'être affirmé par la République dominicaine, le Salvador et Haïti à la tribune de l'OEA par ce vote en faveur du Venezuela. Le principe étant que le texte régissant l'OEA ne permet pas à l'organisation d'intervenir dans les affaires internes des États membres. Doit-on blâmer le Brésil pour son vote contre le Venezuela? Doit-on aussi considérer l'équipe de Jovenel Moïse comme étant à gauche, dans ce cas? Il s'agit là de deux positionnements différents. Le premier, gouvernement de droite en mal de légitimité, veut se rapprocher le plus possible de la droite continentale et, le second, le gouvernement de pays pauvre, veut tout simplement protéger ses avantages auprès des Vénézuéliens. La diplomatie, on le sait depuis Bismarck, n'est jamais une question de bon ou de mauvais. Il est tellement vrai que Marco Rubio, qui ne représente pas la position officielle du Département d'État américain, a compris qu'il doit désormais sensibiliser ses référents de droite en Haïti pour mieux orienter le vote d'Haïti la prochaine fois. Et ce n'est pas en expliquant que la diplomatie haïtienne soutient la dictature face à la démocratie et les droits de l'homme que l'on aidera les Haïtiens à comprendre les enjeux des relations internationales. On pourrait évoquer toutes les atteintes à la démocratie opérées par les États-Unis (cf. Juan Bosch, Saint-Domingue: crise de la démocratie en Amérique latine, Traduction Joséphine Roques, 1966) sur le continent. On pourrait tout au plus sortir la longue liste des régimes sanguinaires soutenus dans le monde par les États-Unis, rien que pour maintenir leurs intérêts. Si Haïti prend position clairement aujourd'hui en faveur du Venezuela, ce n'est que pour maintenir un lien idéologique et historique de façon continue à l’égard des peuples souffrants des Amériques. L'avenir de ce continent ne s'écrira que par les peuples souffrants et non par les élites réactionnaires.

Panel Lindor, Doctorant en Droit à l'Ecole de Droit de la Sorbonne panel.lindor@live.fr Auteur

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