A la rencontre de Martine Moïse, Première dame de la République

Martine Moïse est actuellement l’une des femmes les plus en vue en Haïti. Première dame de la République, chacune de ses apparitions publiques est commentée, discutée, analysée. On aime ou on n’aime pas cette femme, qui par un heureux hasard, se retrouve aux côtés de son époux, en plein dans la sphère politique, un milieu qu’elle avait pendant longtemps fui.

Publié le 2017-04-19 | Le Nouvelliste

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Son sourire ajoute une note lumineuse à ce visage qui autrement paraîtrait sévère. Avec courtoisie, elle nous salue en passant la petite porte de la salle d’attente du Palais national où nous sommes reçue pour cette entrevue exclusive. Chez elle, flotte un parfum de timidité, mais aussi cette envie de réussir sans faux pas cette apparition qui sera publique. À peu près un mois depuis qu’elle arpente les locaux du Palais comme première dame, elle est toujours en plein apprentissage dans ce milieu qui n’était pas le sien. À tâtons, suivant son instinct, faisant de son mieux pour être à la hauteur de ce nouveau rôle, en essayant de commettre le moins d’impair possible. Ce n’est pas comme si elle avait hérité d’un manuel « Comment devenir première dame sans se fatiguer» ! Tout semble translucide, naturel chez Martine. Sinon cette distance qu'elle tente de garder, cette mine sévère qu'elle affiche alors qu'elle est sympathique. « Dans son nouveau rôle, il faut paraître très serein, très stricte », se justifie-t-elle. Prototype de la femme traditionnelle haïtienne, icône maternelle, Martine, née le 5 juin 1974, est moins tentée de mettre en avant diplôme et activités professionnelles dans le secteur des affaires. Mais, avec enthousiasme, elle revient volontiers sur l'atmosphère de ce foyer qu'elle a concocté autour des siens. Elle et Jovenel se rencontrent à l’Université Quisqueya. Lui, étudiant en sciences de l’éducation et elle, étudiante en interprétariat. « La connexion s’est faite tout de suite », confie-t-elle joyeusement. Conquis, Jovenel ne tarde pas à faire sa demande en mariage après seulement quatre ou cinq mois. Martine, elle, pragmatique et réfléchie, refuse. Elle veut attendre un peu, permettre à cette relation de se consolider. « J’ai trouvé qu’on n’était pas encore prêts, que c’était trop tôt. Je me suis dit : ''qu’est-ce qui presse ? '' Pour moi, les hommes ne veulent pas toujours se marier bien vite. Mais lui, il avait quelque chose de bien précis en tête. Il savait que s’il voulait planifier sa vie, il fallait qu’il ait une femme, des enfants. Moi, j’avais un peu peur. » Ce premier refus ne décourage point son vis-à-vis. Deux ans plus tard, ils se disent « Oui » et, ensemble, ils fondent une famille, à laquelle viendront s’ajouter deux enfants. Un garçon et une fille. Depuis vingt-deux ans, Martine file le parfait amour avec cet être qu’elle décrit comme un mari attentionné. Un ami sûr. Quelqu’un sur qui on peut compter. Un optimiste qui se focalise sur les solutions à chaque problème. Une de ces personnes qui préfèrent voir le verre à moitié rempli. Elle prend soin de son petit mari et de ses enfants et fait tourner la maison. « Quand nous nous sommes mariés, au début, je tenais à ce que ce soit moi qui fasse tout à la maison. La cuisine, la lessive. Je faisais tout. Même si j’avais un personnel. Mon mari a pris l’habitude de manger ce que je prépare », confie-t-elle fièrement. Une vie de famille paisible et joyeuse à l’abri des projecteurs pour cette femme qui adore aller à la plage et en montagne. Elle y serait encore, si un beau jour son mari n’était venu lui annoncer son intention de se porter candidat la présidence. « Tu en es sûr ? », lui dit-elle à ce moment. « Si tu t’embarques, je m’embarque avec toi. Si c’est pour servir le pays, je suis avec toi. Tu peux compter sur moi », assure celle qui, au début, ne s’intéressait guère à la politique. Chose dite, chose faite. Pendant la campagne électorale, Martine est présente sur le terrain, sillonnant toutes les villes et sections communales du pays avec son candidat. Ceci est important pour elle, qui en général est très proche de son époux. « On apprend beaucoup quand on est sur les routes. À Port-au-Prince, on sait qu’il y a la misère, mais quand on va en province, on sent la misère, on la voit, on la touche. Donc, j’ai appris plein de choses. Il fallait que je sois là.» 7 février : Et elle devint première dame ! Le 7 février 2017, Jovenel Moïse prête serment comme 58e président d’Haïti. À ses côtés, Martine Moïse, première dame, retient l’attention. En effet, dès les premiers clichés de cette journée solennelle, la Toile s’enflamme. On aime ou on n’aime pas sa tenue. Une rcbe, rouge et bleu, signée Charlotte Tanis, une designer haïtienne. Une amie, une connaissance sûre, une camarade qui a fait ses classes au Collège Roger Anglade comme elle. Comme une future mariée prend des semaines, si ce n’est des mois, pour décocher la bonne robe de mariage, Martine en a fait de même pour celle qu’elle allait porter en ce jour spécial. Elle ne voulait pas utiliser les services d’un designer étranger. « D’autant plus que, dans notre campagne, nous avons toujours prôné tout ce qui est local », rappelle-t-elle. « Nous avons travaillé sur le modèle ensemble. Nous avons fini par trouver cela, j’ai aimé et j’ai pris. La robe a été critiquée. Certains ont aimé. D’autres pas. Personnellement, j’ai aimé. Pour la couleur, peu importe que j’avais choisi la robe de Charlotte ou celle d’un autre designer, elle aurait toujours été bleu et rouge. Parce que le bleu et le rouge, le jour du 7 février, ont symbolisé pour moi le ouf après 22 mois de campagne. On était sur les routes. On a trimé, on a souffert. C’était le couronnement. On a fait tout cela, c’était pour notre pays. « Je la remercie pour cette robe. Elle m’a fait beaucoup de publicité. Actuellement, tout le monde connaît la femme drapeau. La photo où c’était moi qui représentait le drapeau, c'est ma préférée. J’ai ri de bon cœur. Merci robe bleu et rouge », ironise-t-elle. Mais au-delà de tout, c’est une journée très stressante pour celle qui n’a pratiquement pas fermé l’œil la veille. Elle ne le pouvait pas même avec un peu de volonté. Elle se réveille vers six heures, se prépare, et, ensemble, ; ils montent en voiture : direction le Palais législatif. Martine a la charge de l’écharpe qu’on doit passer au futur président. Coup de théâtre, à mi-chemin, Martine se rend compte qu’elle a oublié l’écharpe. Et le président d’ironiser : « Je vais mettre ceci dans le Guiness des records. » La seule chose dont je devais m’occuper ce jour-là, je l’ai oublié. Et on a dû rebrousser chemin pour aller la chercher. C’est pour vous dire à quel point j’étais stressée », poursuit la première dame. Avec ce nouveau statut, elle, qui d’habitude est très réservée, est l’une des femmes les plus en vue. Elle se sent épiée par-dessus tout. De son vernis à ongles, à la couleur de la veste qu’elle a choisie, en passant par ces sandales en forme de bottines qu’elle porte assez souvent, tout est sujet à critique. Des commentaires dont elle veut tenir compte pour s’améliorer. Elle les lui fait lire et essaie de tirer ce qui est positif même dans le flot de la négativité. « Pour moi, en Haïti, dès que l’on dit quelque chose de mal de vous, c’est que vous avez quelque chose de positif en vous. Cherchez-la. Et exploitez-la. C’est ce que j’ai fait », recommande-t-elle. Petit à petit, elle essaie tant bien que mal de s’en accommoder. « Être dans la politique en Haïti est très compliqué. La première chose, vous n’avez plus de vie. Or, de tempérament, nous étions des gens très réservés. C’était ce qui, au début, était pour moi le plus ennuyeux. Mais je me dis : je suis une personne qui n’était pas sous les projecteurs et qu’à présent, je représente toutes les femmes haïtiennes. Donc, elles ont une façon de me voir. Je ne peux plus être moi-même. Je dois être quelqu’un pour elles. C’est ce que j’ai décidé de faire », dit, avec philosophie, Martine, qui n’aime pas se plaindre et qui préfère assumer ses responsabilités courageusement. « Je n’ai jamais eu à me plaindre de ma vie », affirmera-t-elle à un certain moment. « Même quand j’ai connu des jours noirs, pour moi, ils allaient déboucher sur des jours plus sereins. » Jusqu’à présent, ses journées commencent dès quatre du matin. « J’ai gardé tous mes chapeaux. Je suis encore femme au foyer, femme d’affaires, mère et épouse. Il faut donc que je commence tôt pour exécuter tous ces travaux. » Elle supervise encore les détails de la maison, même le petit déjeuner. « C’est moi qui apporte à manger au président. Au lit. Parce qu’il mange au lit », confie la première dame. La maquilleuse vient le matin pour s’occuper de sa coiffure et de son maquillage. Elle apprend les techniques afin de pouvoir faire les retouches toute seule au cours de la journée. Simple et apparemment timide, Martine avoue qu’elle est désordonnée. Et même si elle a l’air sévère, elle confie être très sensible, sympathique et très « relax ». Quelle surprise ! « Pourtant, c’est une de ces personnes au fort caractère, à cheval sur les principes et obstinée. « Ne me dites pas que je ne peux pas faire ce que je veux faire, comme je veux le faire, si vous ne me donnez pas de bonnes raisons. » « Autoritaire ? », lui demande-t-on. « Pas vraiment. Je suis plutôt bornée », assume-t-elle. À l’heure qu’il est, Martine échafaude mille et un plans pour aider son mari à réussir son mandat, d’une part, mais aussi pour remplir son agenda de première dame d'autre part. Deux choses l’intéressent particulièrement : La petite enfance et la santé. « La petite enfance est une étape dont l’État ne se préoccupe pas, alors qu’elle est très importante dans la vie de quelqu’un. J’ai décidé de m’en occuper. » Construire des écoles maternelles appropriées, qui puissent avoir le matériel didactique adéquat, est l'un de ses objectifs.

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