Et si on analysait autrement le vote d’Haïti à l’OEA

Publié le 2017-04-19 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

François SÉRANT Le vote d’Haïti en faveur du Venezuela le 28 mars dernier est remarquable. C’est à féliciter. On ne s’exécute pas quand plus fort que vous vous met un Browning entre les mains et vous enjoint de sacrifier votre bienfaiteur. Le gouvernement Chavez, suite au séisme du 12 janvier procédait à l’annulation de la dette d’Haïti de 268 millions de dollars américains. Ces cinq dernières années l’ardoise passera vite à plus de 2 milliards de dollars. Et on peine à acquitter les services de la dette. L’accord Petrocaribe nous gratifie d’une forme de coopération vraiment altruiste. Le partage du gâteau est laissé à l’entière discrétion de la partie haïtienne. Il n’y aurait pas de reflux vers Caracas, de la périphérie vers le centre comme il est généralement de mise, pour répéter l’économiste égyptien Samir Amin. Le gouvernement haïtien, par son vote d’appui au Venezuela, par la voie de l’ambassadeur Jean Victor Harvel Jean-Baptiste, lors de la mémorable réunion à la salle Simon Bolivar de l’Organisation des États américains à Washington, a réhabilité Haïti aux yeux de la communauté latino-américaine, qui en janvier 1962 participait à l’exclusion de Cuba de l’OEA, lors de la fameuse conférence de Punta del Este, entérinée par notre ministre des Affaires Etrangères de l’époque , René CHARLMERS, au cours des négociations empreintes de marchandages avec le secrétaire d’État américain Dean RUSK. Une bonne partie de l’élite intellectuelle et une bonne frange de la population a applaudi le geste du nouveau gouvernement qui s’assimile à la geste du petit David face au géant Goliath. Il était connu de tous, l’injonction faite à Haïti de voter la suspension du Venezuela de l’organisation hémisphérique. Et le sénateur républicain Marco RUBIO viendra nous rappeler que le vote d’appui d’Haïti à la cause vénézuélienne hypothèque l’aide américaine si précieuse pour « la relance économique » du pays. D’aucuns estiment que Haïti aurait pu faire un choix intelligent, en gardant la neutralité. Je pense du bonnet, dans la mesure où la neutralité d’Haïti n’aurait pas nui à l’issue du vote. On aurait alors été ni ange ni démon. Autrement, Haïti se devait de faire le choix qui a été le sien lors de ce vote. On ne pouvait laisser abattre le Vénézuela de Chavez dont l’aide financière et humanitaire nous a été si vitale dans des moments assez cruciaux de notre histoire. Il faut analyser ce vote sous plusieurs angles. C’est un vote de reconnaissance, un vote du cœur. On a souvenir des bienfaits de l’aide vénézuelienne. On ne veut pas faire preuve d’ingratitude. On en sait gré à Chavez qui a eu à réparer l’affront que nous fit le Venezuela de Bolivar en 1824. C’est un vote politique. On ne tient compte que de ses intérêts immédiats. On a des dettes énormes envers le Venezuela qu’on n’est pas prêt d’éponger. Il faut ménager ce créancier bonhomme quand on n’est pas sûr qu’on connaisse les bonnes grâces de son successeur. On ne met pas du tout dans la balance les conséquences de la grave crise que crée la confiscation par l’exécutif vénézuélien des pouvoirs du Parlement. C’est un vote qui surfe sur le flottement du pouvoir exécutif à Washington. Le nouveau président Donald Trump ne fait pas l’unanimité aussi bien dans le camp républicain que dans le camp démocrate. C’est un outsider, un iconoclaste pour la classe politique américaine. Haïti peut se permettre de jouer dans ce marigot. Le vote d’Haïti participe de la cassure du pouvoir à Washington qui n’a jamais été monolithique, mais qui semble cette fois très émietté. Entre les injonctions du pouvoir réel, visible, Haïti pourrait avoir suivi celles du pouvoir invisible, de l’État dit profond qui veut montrer que le nouvel exécutif américain n’a pas encore prise sur ses satellites dont les nouveaux dirigeants ne lui doivent rien. David n’a pas été trop seul au combat, s’il reste aussi serein après avoir défié l’Amérique. Il nous faudra avoir plus que de la bravoure pour naviguer à contre-courant quand les pendules seront mises à jour à Washington, quand l’État profond et l’exécutif américain connaitront la fusion totale. Il s’agit de conjectures. Je pense à la situation qui a prévalu entre Bosch et Duvalier dans les années 60. Duvalier narguait l’armée dominicaine mieux équipée que la nôtre. D’aucuns s’enorgueillissait que Duvalier tacle Bosch et qu’il s’ensuive sa destitution. Il n’en était rien. Bosch n’avait tout simplement pas le contrôle de son armée Trujilliste, instrumentalisée par la CIA. L’ambassadeur des USA à Santo Domingo John Bartlow Martin ne cachait pas sa volonté de voir chuter le régime de Juan Bosch jugé trop gauchiste, qui se rapprochera de lui par contre suite à l’insurrection du colonel gauchiste Caamaño Deño. Le vote en faveur du Venezuela de Maduro du petit David Haïti pourrait tout aussi bien participer de cette ouverture que laissent les lézardes de l’édifice du pouvoir à Washington. Ces lézardes ne sont pas loin d’être estompées avec les signes précurseurs que sont l’éviction des conseillers Michael Flynn, Steve Bannon au sein du Conseil national de sécurité et le retour aux anciens démons de la politique aveugle anti-Assad. Les déclarations lénifiantes sur la crise syrienne du secrétaire d’État Rex Tillerson et de la représentante américaine aux Nations unies Nikky Halay de la semaine dernière « Assad n’est plus la priorité de Washington et qu’il appartient au peuple syrien de choisir son président » ne sont plus depuis ces dernières heures que des rêveries d’un promeneur solitaire, puisqu’elles ont été rattrapées par l’État profond avec le retour à la ligne rouge proclamé par le président Donald Trump, un peu trop vite, suite au bombardement chimique imputé à l’armée syrienne, dans les mêmes conditions de l’épisode de la banlieue de Damas de la Goutha, en août 2013 où la France et les USA montaient au créneau pour une punition digne de l’opération « Tempête du désert. Trump finira par devenir un président américain normal et épouser la philosophie de l’État profond. Ce sera la fin des bravades de nos David des tropiques. François SERANT fserant@yahoo.fr

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