Macaya : Matthew accélère le tic-tac de la bombe environnementale

Baisse de la pluviométrie, rivières asséchées, périmètres agricoles non irrigués, baisse de la production agricole, inondations importantes en saison cyclonique et explosion du nombre de personnes en situation de détresse alimentaire sont des chapitres de la chronique d’une catastrophe environnementale qui risque d’être permanente. Dans le grand Sud, après Matthew, ce spectre se précise à un moment où l’on craint la disparition du parc Macaya.

Publié le 2017-04-04 | Le Nouvelliste

National -

«Il est probable qu’un autre cyclone comme Matthew élimine le parc Macaya », a confié au journal le directeur de l’unité de gestion de ce parc, Espady Pitchon, en marge de la Table verte du grand Sud, à Port-Salut, le jeudi 30 mars 2017. Espady Pitchon soutient qu’à côté des dégradations causées sur une longue durée par l’homme, l’ouragan Matthew a affecté 80 % du parc et détruit 40 % de sa forêt. S’étendant sur une superficie de 13 463 hectares, le parc Macaya, château d’eau pour les départements du Sud et de la Grand'Anse, abrite les sources de huit rivières, permet l’irrigation de nombreux périmètres exploités par des agriculteurs, a expliqué Espady Pitchon, estimant qu’il est urgent d’agir tant au niveau du parc qu’au niveau des zones tampons- plus de 94 000 hectares entre le Sud et la Grand’Anse -où vivent quelque 5000 personnes. Il y a des gens qui survivent grâce au parc, d’autres sont dans une exploitation sauvage et méchante de bois gras, de planches, a confié Espady Pitchon. Le directeur de l’unité de gestion du parc préconise une approche participative incluant l’exécutif, les municipalités, les propriétaires limitrophes de cette aire protégée, les gens vivant dans les zones tampons pour régénération assistée, parallèlement au travail de la nature. « La situation n’a pas arrêté de se dégrader à Macaya depuis que le problème a été identifié à la fin des années 70 par Félix Lovenstein. Les projets se sont succédé mais ont plus pris l’allure soit de recherches scientifiques, soit d’actions dans les zones tampons, mais il n’y a pas eu d’actions sur le parc lui-même. Le Macaya constitue un complexe qui agit sur le climat, le régime des eaux dans toute la péninsule du Sud. Sa conservation en tant que forêt est essentielle pour permettre de garder aussi bien dans la Grand’Anse que dans le département du Sud le vert, le régime des eaux, les réseaux d’irrigation », a longuement expliqué Michèle Oriol, coordinatrice du CIAT. L’ouragan Matthew n’a fait qu’aggraver la situation du parc. Avec le passage de Matthew, le Macaya a pris un gros choc. Il y a eu beaucoup d’arbres renversés, beaucoup d’arbres cassés, beaucoup d’arbres sans feuilles. Le Macaya pourrait se remettre sans difficulté, comme il a l’habitude de le faire depuis des millénaires après des cyclones, s'il n’y a pas d’interventions destructrices qui a poussé à la réduction de la forêt. Ce type d’action renforce celle de Matthew, a souligné Michel Oriol, estimant que si l’on ne veut pas « perdre totalement Macaya », il faut bloquer l’action destructrice de l’homme sur cette aire protégée. La petite aire qui est encore en forêt est extrêmement réduite aujourd’hui. Il faut changer d’approche. Il faut plus de dialogue avec les gens qui ont intégré le Macaya dans leur système de culture pour pouvoir les accompagner dans leurs communautés d’origine et leur créer des activités économiques. Mais il faut aujourd’hui que la surveillance sur le Macaya soit stricte en termes d’agriculture, en termes d’usage pastoral pour les animaux. Il faut que, quelque part, les institutions responsables puissent être vraiment strictes par rapport à ce qu’il faut faire. Aujourd’hui, la première des choses à faire est de « bloquer l’accès du Macaya et pour les brûlis et pour l’agriculture, et pour l’élevage », a insisté Michèle Oriol. « Aujourd’hui, Macaya a besoin encore plus d’actions stratégiques qu’avant le passage de l’ouragan Matthew », a estimé Hilaire Jean Vilmond, professeur de biologie à l’université, expert en environnement et ex-ministre de l’Environnement. « Il faut prendre des décisions de gouvernance par rapport à la surveillance qui doit être ferme », a-t-il indiqué. Il faut la surveillance. Si un incendie se déclare dans le parc où il y a des pins et des arbres morts, cela peut définitivement empêcher la nature de faire son travail de régénération, a expliqué Hilaire Jean Vilmond. Le type d’intervention basé sur les programmes financés par l’aide externe devrait changer parce que l’expérience a montré qu’à la fin des projets, toutes les actions s’arrêtent alors que la dégradation continue, a confié ce professeur de biologie quelque peu sceptique. « On ne voit pas trop comment l’État va faire pour empêcher que Macaya soit dans une situation de catastrophe permanente puisque, dans notre coutume, nous n’agissons pas pour réduire la dégradation, voire pour réparer des dégâts aussi énormes provoqués par Matthew », a-t-il dit, espérant que le gouvernement impliquera la société civile dans l’élaboration et l’application d’un plan quinquennal pour l’environnement en cours d’élaboration. Pour Hilaire Jean Vilmond, il faut agir pour que la catastrophe environnementale dans le grand Sud ne soit pas permanente. « Il y a catastrophe environnementale quand il y a d’abord une situation de crise environnementale. Si l’on ne résout pas la crise, c’est normal qu’elle se transforme en catastrophe environnementale. Quand on a une catastrophe, il faut prendre les mesures qu’il faut pour qu’elle ne soit pas permanente », a-t-il indiqué, évoquant les conditions associées et extrêmement dures pour les populations à la catastrophe environnementale permanente. « Il ne reste presque plus rien à Macaya. Nous sommes déjà dans la catastrophe », s’est plaint William Cinéa, botaniste, forestier et fondateur du Jardin botanique des Cayes. Si vous allez à Macaya aujourd’hui, vous verrez que les gens mettent le feu pour planter. Des arbres patrimoniaux sont coupés et utilisés dans la fabrication de la chaux, a déploré le botaniste. Le pays n’a pas de politique de conservation. A l’université, on n’enseigne pas la conservation mais la production. Quand un agronome se rend au parc, il pense à planter du café, de l’igname. Il ne pense pasqu'il soit nécessaire à la conservation, à la valorisation du parc Macaya, a indiqué William Cinéa, en colère contre ce pays qui ne dispose que de trois botanistes. En République dominicaine, on a créé quatre institutions pour supporter ses efforts de développement. Par ces institutions, il y a eu un jardin botanique, un institut aquatique, l’établissement d’aires protégées, a expliqué William Cinéa. « La couverture forestière du parc Macaya, poumon du grand Sud, qui alimente en eau de nombreuses rivières, se trouve dans un état qui diminue fortement ses fonctions de services au niveau systémique », a indiqué le ministre de l’Environnement, Pierre Simon Georges lors de son intervention au Table verte du grand Sud. « Si un effort sérieux n’est pas déployé pour réhabiliter cette aire protégée, c’est toute l’économie de la région qui risque d’en pâtir », a-t-il dit. « Le gouvernement est bien conscient de cet enjeux. Le ministère de l’Environnement va faire en sorte que les dimensions environnementales soient prises en compte pour juguler les difficultés », a indiqué Pierre Simon Georges, qui se dit favorable à une « meilleure coordination » dans les actions des pouvoirs publics, des organisations haïtiennes et étrangères pour « avoir un véritable impact ». La détérioration des conditions de sécurité alimentaire de centaines de milliers d’habitants du grand Sud, particulièrement de la Grand'Anse où il y a des poches de famine dans des sections communales éloignées a occulté la catastrophe environnementale. A cause du réchauffement climatique, la fréquence d’ouragans dévastateurs comme Matthew va augmenter alors que dans le grand Sud, l’élargissement des lits des rivières et la quasi-disparition de la couverture forestière font craindre le pire. Roberson Alphonse

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