Haïti n’amasse pas mousse !

La gestion des risques et des désastres, une culture nécessaire

Publié le 2017-04-24 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Fritzlaine Thézan, Jacmel, Haïti Six ans après le séisme du 12 janvier 2010, l’ouragan Mathew dévaste les villes côtières d’Haïti. Les nouvelles laissent un goût de désastre. On se demande pourquoi un tel acharnement de la nature sur un simple territoire mais, en réalité, il n’en est rien. Haïti se situe tout simplement dans la mer des Caraïbes sur la trajectoire des ouragans dans une zone de convergence de failles dirait le professeur Jacques Wagner de l’Université de Genève, invité aux côtés du docteur Corine Friechnecht et de madame Isabel Nicolazzi par Terre des Hommes Suisse (TDH Suisse) à assurer une formation de quatre jours en Gestion des risques et des désastres à l’intention d’une trentaine de professeurs de l’enseignement fondamental en février dernier. L’Université de Genève apporte son soutien depuis tantôt trois années aux efforts d’accompagnement de TDH Suisse auprès de ses partenaires haïtiens dans le cadre de la GRD. Le docteur Friechnecht et le professeur Wagner ont gracieusement répondu oui à l’invitation et ont, pendant quatre jours, adapté leur langage d’expert et de scientifique à la compréhension d’instituteurs de l’enseignement des classes fondamentales en Haïti. Un pari qui a bien tenu la route, compte tenu de l’interaction intelligible et détendue constatée durant ces jours de formation. La pédagogue chevronnée, Isabel Nicolazzi, a été la présence qui, de son côté, soutenait ces séances de transmission en y apportant la dimension pédagogique et la manière habile à transmettre aux enfants. En Haïti, la culture de la prévention est chose inexistante. Les politiques sont préoccupés à faire des coups de visibilité ça et là sans mordre réellement dans du concret. Le pays vit des pages de transition sans cesse dans tous les domaines et principalement sur le plan politique. On dirait qu’il existe, entre autres, pour rappeler au monde la versatilité de la nature et la non-permanence de la forme. Sur le plan philosophique, ceci aurait paru tout à fait encourageant pour les tenants d’une pensée de mondes éphémères, mais au fait ce pays vit et respire sans effort tant la vie y est et se veut vivre. Paradoxe pour ceux dont les yeux n’arrivent pas à quitter la pauvreté flagrante des populations, l’insalubrité des villes ni les mendiants ni les fous qui peuplent les rues. Parfois le visiteur choqué ne comprend pas ce sourire omniprésent sur la face de l’Haïtien qu’il croise. On dirait qu’il plante ce sourire en pavillon pour forcer son vis-à-vis à trouver le sens de l’être. On se rappelle combien le séisme du 12 janvier 2010 a provoqué un tremblement de cœur sur toute la planète, cinq ans après l’inondation de Gonaïves causée par le passage de la dépression tropicale Jeanne en 2005. Le monde entier fut atteint, en plein cœur, face à l’ampleur des dégâts et le nombre de victimes évoqué après ce séisme de magnitude 7.3 sur l’échelle de Richter. Le monde a débarqué chez nous les bras remplis de pansements pour soigner une blessure béante, Haïti. Et depuis, c’est devenu le théâtre d’essais, d’idées, d’intérêts, d’entreprises marqués des limitations de l’humain face à ses espoirs et désespoirs, ses émotions et contradictions, son courage et ses lacunes. Haïti, dans ses fracas, cogne également sur ce monde dans toute sa turpitude non pas seulement par sa propre voix mais par celle aussi de ses bienfaiteurs étrangers. On dirait un tribunal jugeant de l’humanitaire transformée en politique d’emploi bien rémunéré pour des expatriés. Ce tribunal confond aussi des missionnaires et fondations « charitables »« tombés sous la tentation » des convoitises que représentent les mines d’or et d’iridiums. Haïti, par la force des choses, met à nu les distorsions, les tâtonnements, la cupidité mais aussi les gestes sincères de gens venus de loin, sans enseigne lumineuse ni visibilité attractive, simplement pour rencontrer l’autre, prêter main forte à moins fortuné que soi, l’écouter, l’aider et l’aimer aussi, car il y a de cela aussi. On se lie d’amitié, on regarde l’autre par-delà les apparences, les appartenances, les indices de pauvreté et de richesse pour laisser la place à l’humain forgeron de l’être qui n’a ni race, ni patrie, ni rien du tout, seulement la vision de l’autre dans sa pérégrination d’être. Octobre 2016, Mathew est là, un ouragan d’une grande force dévastatrice. Suite aux dégâts, le même mouvement mondial s’est reproduit pour venir au chevet de la même Haïti, mais en moindre intensité cette fois-ci. Le même mouvement a provoqué les mêmes réflexes. Scandale, corruption, incompétence, la même rengaine, c’est à croire que les choses n’ont pas bougé. La réalité est telle qu’elle force celui ou celle souhaitant initier un changement à se regarder dans le miroir de sa conscience et à se demander que faire vraiment? S’il est vrai que l’aide internationale et les dons semblent avoir trouvé place, pour le moment, dans une Haïti exsangue en tenant compte du traumatisme collectif enregistré face à l’assaut répété des catastrophes naturelles, il est tout aussi vrai que les Haïtiens, particulièrement les enfants d’Haïti demandent à comprendre les mouvements de la nature, à trouver solution à leur angoisse, à se guérir de leurs blessures et surtout à vivre. C’est dans cette optique que se situe l’intervention de Terre Des Hommes Suisse en Haïti dans le cadre de la Gestion des risques et des désastres (GRD). Durant environ ces cinq dernières années, la coordination nationale de Terre des Hommes Suisse en Haïti accompagne ses partenaires pour faire de la prévention et de la gestion des risques et des désastres une normalité. Plusieurs formations à la clé sont organisées sur une base régulière et les résultats sont encourageants quant à la réponse et à l’engouement des bénéficiaires. Les enfants en classe développent des réflexes différents. Ces formations touchent les aléas auxquels l’espace haïtien est soumis : séisme, inondation, sécheresse, tsunami, cyclone sans oublier les autres formes de risques encourus par les partenaires comme le risque financier par exemple. Ses séances de formation sont de véritables chantiers avec des résultats bien en évidence. Presque toutes les écoles partenaires de TDH ont un plan de contingence et un plan d’évacuation aujourd’hui. Des clubs GRD sont constitués avec élèves et enseignants pour motiver, sensibiliser leur communauté aux risques hydriques et des méfaits de la coupe anarchique des arbres sur l’environnement. Les efforts en ce sens produisent des demandes inattendues. Par exemple, la méthode participative utilisée pour faire comprendre des notions GRD devient une revendication pour des enseignants qui parlent d’une nouvelle école dans ce pays où les enfants subissent encore un enseignement magistral sur des choses qu’ils ne voient ni ne touchent. Ces enseignants, courageux, revendiquent une école qui participe à l’épanouissement de leurs élèves et disent non à la fabrique des moutons de panurges sous le patronage du psittacisme. Bien sûr, Terre des Hommes Suisse ne peut satisfaire à une telle demande mais elle a au moins la preuve que le bon, le bien et le vrai proposés en aide sincère sont reconnaissables et appréciés par l’Haïtien. Dans le cadre des plaidoyers de divers acteurs du secteur auprès des instances de l’État pour qu’il y ait une culture de la gestion des risques dans ce pays soumis à tant d’aléas, une victoire est obtenue : la Gestion des risques et des désastres est en passe d’être inscrite comme matière obligatoire d’enseignement au niveau des écoles. Toutes les instances locales, nationales, internationales œuvrant dans le domaine auront à partager les outils pédagogiques forgés sur le terrain, parce que rien n’existait avant 2010. Bien entendu, sur le plan des grandes décisions de sécurité publique, on se demande où est la leçon apprise si nous nous référons aux propos du géologue haïtien, l’ingénieur Claude Prépetit, actuel directeur du Bureau des mines, qui s’est plaint, quelque temps déjà, de l’absence de provision dans le budget national pour continuer les travaux du centre d’observation des mouvements telluriques. À noter que l’ingénieur Prépetit a pris sur sa propre personne de faire de la prévention, bien avant la catastrophe du 12 janvier 2010, imbu de la situation de récurrence des séismes suivant un cycle propre à la géologie de la terre. L’équipe bénévole genevoise constituée de Madame Nocolazzi, du docteur Friechnecht et du professeur Wagner a procédé, en prélude à cette formation de quatre jours, avec le support logistique de la coordination nationale de TDH en Haïti, à la fabrication d’outils pédagogiques sur place permettant aux enseignant de mieux faire comprendre les leçons à leurs élèves. Un pluviomètre est vite constitué avec la base d’un bidon en plastique et une règle graduée. L’inondation par gravitation provoquant l’érosion des sols est démontrée à l’aide d’un arrosoir, du sable et du gravier. La montée des eaux à l’aide de bassine remplie graduellement d’eau. Des constructions avec des cubes en bois récupérés chez le menuisier à côté pour démontrer de la résistance des constructions face à l’intensité d’un séisme, pour ne citer que ceux-là. 160 leçons préparées sous forme de fiche pédagogique développées par les enseignants des écoles partenaires de TDH ont été reprises, allégées, adaptées par Isabel Nicolazzi avant d’être testées à nouveau dans ces écoles. Ces fiches pédagogiques seront soumises au ministère de l’Éducation nationale d’Haïti, dans le cadre de la comptabilisation des outils pédagogiques GRD développés par divers acteurs sur le terrain en vue d’une éventuelle homologation. Tout le long de la formation, les participants ont montré un engouement sans signe de fatigue. Les travaux de groupes témoignent d’une grande aisance dans la compréhension et les suggestions pertinentes sur les fiches pédagogiques ont prouvé aux formateurs que leur présence n’est pas vaine. C’était aussi une occasion pour ces derniers de faire connaissance à la joie sans raison évidente de l’Haïtien qui peut se mettre à chanter, danser, discourir lors des moments de pause sans oublier ce sourire se transformant en éclat de rire sur les visages. Les blagues bon-enfant ponctuées de sel et de piment capables de faire rougir un visage pâle et balayer toute réserve. À l’issue de ces quatre jours de formation, un certificat est délivré aux participants et les remerciements de ceux-ci se sont traduits en texte adressé aux formateurs, des cartes de remerciement, des petits cadeaux et souvenirs à emporter à Genève. Les chants accompagnés du tambour d’Abdjassou, les pas de yanvalou enseignés au docteur Friechnecht qui est simplement Corine pour tous. Guerty Aimé, la coordinatrice de TDH Suisse en Haïti, la voix émue, se sent reconnaissante, d’une part, envers les enseignants bénéficiaires de cette formation pour leur présence et participation actives, mais aussi envers ces formateurs genevois qui n’ont ménagé aucun effort pour venir à la rencontre d’Haïti, dans une salle de formation peut-être mais chaque visage, chaque gestuel y était, témoignant de sa vitalité inépuisable, inaltérable. Haïti, de par sa position géographique et sa composition géologique, est soumise aux aléas énumérés plus haut. Ses habitants doivent connaître cette réalité et apprendre à vivre avec. Tant que ceci reste nébuleux dans la compréhension des responsables, les catastrophes et les désastres seront sa marque de fabrique. Pourtant, ce beau pays est un nid de vie, mais de vie réellement si une plus grande attention lui est accordée. Cette petite portion de terre force le regard à la raison et l’action de l’homme à une conduite plus humaine. Sa nature mouvementée est un leitmotiv à une attitude dans l’existence où la pondération et l’adaptabilité doivent présider aux décisions face aux grandes pirouettes de la nature. Cette terre nous rappelle que, tout comme nous, la nature respire et étire ses membres selon des cycles et des rythmes qui lui sont propres. À nous de comprendre et de mesurer les rapports de force, car, malgré nous, malgré nos ambitions bornées d’homme arrogant et têtu, c’est la nature qui offre l’hospitalité, pas l’inverse.

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