Mon choix

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Publié le 2017-03-17 | Le Nouvelliste

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Le fruit de la vie m'est d'une saveur agréable sur les lèvres mais la graine est fielleuse. Il s'agit de la graine de ma naissance. Elle a été enterrée, elle a germé et donné des fruits juteux. Juteux mais amers. Aujourd'hui, j'ai une famille adorable. Ma femme, dévouée comme elle seule, m'est d'un soutien incomparable. Je lui dois la plus merveilleuse chose qui me soit arrivée de toute ma malheureuse vie : notre fille. Une vraie accalmie dans ma vie de tempête. Elles arrivent à m’offrir tant d’amour qu’il m’est difficile de tout absorber. Cependant, au milieu de tout ceci, je ressens un immense chagrin m'accablant de tout son poids. Vous vous demandez, sans doute, comment le sentiment d'être aussi misérable peut-il ainsi être à son paroxysme chez quelqu'un qui aurait toutes ces raisons d’être comblé ? Sachez que je ne suis pas le seul à porter ce poids. Le sujet de mon amertume a atteint plus d’un, ma mère, plus que tout le monde. Toute mon enfance, elle s'est trituré la cervelle dans le souci de me trouver une réponse plausible, pouvant satisfaire mes incessantes interrogations. Quand elle s’est résolue à m’avouer les faits, au lieu de me sentir soulagé, je me suis vu dégringoler dans un tourbillon sans fin. Des cauchemars reviennent inlassablement hanter mon sommeil et je me vois tournoyer dans un brouillard épais d’où personne ne peut me tirer. Je me surprends réveillé en sursaut, le corps luisant de sueur. Ma mère m’a toujours supporté mais ceci ne m’a pas empêché de sombrer. Mon vide s’agrandit un peu plus chaque jour et je ne sais que faire pour m’en sortir. Je me retrouve à maudire la terre et le ciel, fulminant d'imprécations de tout genre. Dieu n'existe plus pour moi. Être obligé de vivre avec cette peur constamment au ventre durant toute ma vie m’enrage. Vengeance! Vengeance! Vengeance! Toute mon âme s’écriait, sans répit. Serais-je aussi barbarem? Peut-être aurais-je de bonnes raisons de l’être. Mon mal se multiplie à la fête des Pères. Je reste confiné dans ma chambre, à l'ombre des fameux souhaits. Ma fille, connaissant mon malaise, fait toujours glisser subrepticement sous mon oreiller une carte de vœux ou une de ses lettres qu'elle écrivait avec une dextérité remarquable, héritée probablement de son père. Elle connaît mon tic de toujours mettre ma main droite sous mon oreiller quand je dors. Discrète, je ne la prends jamais au fait. Toute ma peine n'a qu'une explication: je suis le fils d'un violeur. Je n'ai pas de père. Je n'ai qu'un géniteur gueux. Une vérité qui m’a fendu le cœur comme un couperet. Ma grand-mère n'a pas voulu de moi mais ma mère lui a répondu qu'elle ne donnerait pas cette seconde satisfaction à l’infortune. Elle a dit que je serais sa seule réplique, son unique raison de continuer. Avec le temps, je suis devenu sa plus grande fierté. Elle s'est débattue de toutes ses forces pour faire de moi ce que je suis et m'élever au-dessus de la stèle sur laquelle je me trouve désormais. Je regarde le visage de ma mère et je ne vois pas que le poids du temps. Je vois aussi une femme blessée dans son intimité, ravagée par l'affliction. Elle fait partie de toutes ces femmes à la peau desquelles les traces horribles d'un tel acte vil et odieux restent collées comme une tache répugnante. Dany Laferrière eut raison de dire que « les blessures dont on a honte ne guérissent pas ». Elle me dit souvent qu'elle finira par surmonter ce triste souvenir, par oublier ce malheureux incident de sa vie de femme sexagénaire, mais n'empêche que je l'ai entendue récemment pleurer, seule au fond de sa chambre. Me voilà, maintenant, forgé d'amour et de colère amassés le long de toute une vie, appelé à statuer sur le cas d'un homme accusé de viol. Je m’exhorte à être serein, impartial. Entre mes sentiments et la loi, je ne cesse de me répéter qu'il faut absolument prendre parti. Mon choix, entre l'homme brisé que je suis et le professionnel que je dois être, ne semble pas évident. Pour l'instant, le devoir m'appelle à la salle d'audience. Il va bien falloir me statuer, à un moment donné...

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