Dernier hommage

René Préval dans les yeux de Jacqueline Charles

Jacqueline Charles, correspondante à temps plein du Miami Herald suit Haïti depuis 2006. Elle a tenu à rendre, a sa façon, un dernier hommage à René Préval en retraçant ses premiers contact avec l’ancien président au lendemain du 12 janvier 2010. La rédaction publie la traduction francaise de ce récit, empreint de souvenirs impérissables, que la journaliste partage ce jeudi 9 mars 2017 avec les lecteurs du Herald.

Publié le 2017-03-09 | Le Nouvelliste

National -

Peu de temps après ma nomination en 2006 comme correspondante à temps plein des Caraïbes pour le Miami Herald, une source m'a glissé le numéro de téléphone personnel du président René Préval. Je savais que je n'aurais qu'une chance d'utiliser ce numéro, et ce serait pour quelque chose de très important. Quatre ans plus tard, le 12 janvier 2010, j'ai composé le numéro. Il m'a fallu des heures avant que l’appel ne passe. Quand c’était fait, Préval enjambait les cadavres des législateurs et des employés du gouvernement qui avaient été piégés dans le bâtiment du Parlement à Port-au-Prince. Un tremblement de terre d'une magnitude de 7,0 avait secoué violemment la capitale, tuant plus de 300 000 personnes et réduisant le centre-ville en un tas de décombres. « Quand viendras-tu? », demanda Préval. «Dès que vous me permettez d'atterrir», répondis-je. Moins de 12 heures après le plus grand désastre ayant frappé Haïti, je suis arrivée à Port-au-Prince à bord d'un vol affrété. Alors que je me frayais un chemin à travers le tarmac de l'aéroport derrière la star de hip hop de nationalité haïtienne, Wyclef Jean, qui venait tout juste de monter dans un avion affrété, j'ai immédiatement vu Préval, sa femme Elisabeth et des membres de son administration. Préval est resté debout toute la nuit et n'avait pas mangé. Quelqu'un lui passa un sandwich. J'ai sorti ma caméra vidéo et j’ai posé la première de mes nombreuses questions. Cet entretien n'a pas été publié jusqu'à présent. Dans le chaos ou tout se passa si vite, avec des problèmes de communication et de satellite, diffuser cet enregistrement vidéo n'était pas une priorité. Dans les semaines et les années qui ont suivi le tremblement de terre, Préval avait été critiqué pour ne pas avoir parlé aux médias immédiatement après la tragédie. Il l’a fait. Il m'a parlé ainsi qu'a? la poignée de journalistes haïtiens qui étaient également sur le tarmac ce jour-là, mais personne ne pouvait diffuser parce que les lignes de transmission étaient en panne. Préval a été réprimandé pour ne pas avoir offert ses condoléances au peuple haïtien après avoir été cité au sujet de l’effondrement de son palais. Il a adressé ses condoléances ce jour-là et a dit que ce n'était pas seulement un quartier qui a été détruit, mais tout Port-au-Prince. Lorsque Préval est mort inopinément le vendredi 3 mars dernier à l'âge de 74 ans, le président aux deux mandats a laissé en héritage de meilleures routes et une plus grande stabilité politique. Il n'était pas un homme de communication et son attitude calme irritait les diplomates et, parfois, les Haïtiens. Mais pour moi, aucun souvenir n'est plus fort que son accent tranquille peu d'heures après le pire désastre ayant frappé Haïti dans les temps modernes. Bien que Préval ait été publiquement critiqué pour avoir été « porté disparu » lors du plus grand désastre d'Haïti, je l'ai trouvé très présent. Il ne se trouvait pas au Palais national effondré, où sont allés de nombreux journalistes étrangers. Et il n'était pas à l'aéroport international où de nombreux medias internationaux avaient installé des tentes. Il était au local de la DCPJ non loin de l'aéroport. Pourquoi là-bas? Pour mieux coordonner l'aide, l'ancien Premier ministre haïtien Evans Paul a dit que c’est ce que Préval lui avait dit lorsqu'il lui avait posé la question. Dans mon entrevue, Préval a expliqué qu'il avait été difficile de fournir l'aide initiale parce que les hôpitaux s'étaient effondrés et ceux qui ne l’étaient pas renvoyaient les gens. Les lignes téléphoniques étaient en panne et même les radios étaient incapables d’émettre. Il avait passé les premières heures après le tremblement de terre - dont il a survécu parce qu'il a sauté sa sieste habituelle de l’après-midi et que sa femme devait rentrer à la maison pour obtenir une paire de collants pour un discours qu'il allait donner pour marquer le 150e anniversaire de la Faculté de droit de l’Université d’Etat d’Haïti - sillonnant Port-au-Prince à l'arrière d'une moto observant les dégâts. Il a décidé qu'il avait besoin de constater l'ampleur de la destruction lui-même en se faisant accompagner par le ministre de l'Intérieur et la police. «J'ai appelé l'ambassadeur des États-Unis, l'ambassadeur de France et d'autres personnes. La première question que tous m’ont posée est: «Nous avons besoin de savoir quel type d'aide vous avez besoin», a-t-il dit. Ensuite, son visage est devenu grave alors qu'il essayait de décrire ce qu'il avait vu. - Ce n'est pas une petite chose, dit-il en créole. «Je peux te dire, Jacqueline, c'est une grande, une grande catastrophe. » Dans les jours suivants, le président qui n'aimait pas les conférences de presse et qui croyait « en moins de paroles et plus d'actions » était plus accessible qu'il ne l’a jamais été lors de son premier mandat présidentiel, 1996-2001 ou son deuxième, 2006-2011. Il sortait, rendait visite à des journalistes majoritairement haïtiens assis dans la cour du quartier général de la police et regardait des diplomates étrangers et des experts de l'aide tentant de se surpasser avec leurs dons. Lorsqu'un représentant du Département d'Etat des États-Unis a poussé les victimes du tremblement de terre à commencer à construire des cabanes pour faire avancer l'économie, Préval n'a pas répondu. Il secoua simplement la tête en signe d'objection. Et comme le joueur d'échecs politique savant qu'il était, il a agi comme s'il n'avait pas entendu, et a obstinément demandé des tentes. Beaucoup ont critiqué sa démarche. René Préval connaissait son peuple, connaissait le pays. Il savait que toute sorte de bois et de structure en béton - autre chose qu'une tente - deviendrait un bidonville permanent, quelque chose dont Haïti n'avait pas besoin. Des diplomates étrangers et d'autres l'ont appelé têtu et taureau. Il s'en foutait. Ce dont il se souciait et m'a souligné au fil des ans, c'était la stabilité. Sans stabilité, disait-il, Haïti ne pouvait pas attirer d'emplois, Haïti ne pouvait pas aller de l'avant. Et la stabilité signifiait une réelle reconstruction, pas des barrages post-tremblement de terre. Alors que nous nous sommes assis dans l'après-midi du 13 janvier 2010, sur le tarmac, Haïti avait traversé quatre tempêtes importantes en 30 jours, une crise de malnutrition, des émeutes alimentaires et maintenant un terrible tremblement de terre. Je lui ai posé une question: «Diriez-vous que le pays est malchanceux? » L'homme, féroce défenseur de son pays, se taisait. Il détourna la tête.Puis, après ce qui semblait être une éternité, il dit: «Il y a eu un tremblement de terre. Vous pouvez dire que c'était de la malchance [mais] ... il y a des façons que vous êtes censé construire. Si vous respectiez les normes de construction, il y aurait moins de dégâts, de sorte que la malchance aurait moins de conséquences pour vous ... Vous ne pouvez pas dire que c'est une question de chance. La malchance est là pour tout le monde. C'est comment vous vous préparez pour lui faire face quand elle se produit. » « Quelle route Haïti doit-il prendre? Stabilité », a-t-il ajouté. «Stabilité pour que nous puissions construire quelque chose de sérieux. Pas de coup d'Etat, pas de saccage, pas de maisons brûlées, pas seulement de pneus brûlés. Nous ne pouvons pas simplement détruire. Nous devons construire. C'est la route que nous devons prendre pour que nous puissions cesser de dire que nous sommes malchanceux. » Traduit de l'anglais par Patrick SAINT-PRE Source : Miami Herald

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