L’arbre véritable entre cherté et rareté

Six mois après le passage de Matthew, dans les marchés de Port-au-Prince, l'arbre véritable, produit caractéristique du grand Sud, en plus d'être cher, brille par sa rareté. Les commerçants peinent à trouver ce vivre très solicité par les petites bourses. Pour l'instant, c'est le département du Nord qui dessert la majeur partie du pays en dépit de sa faible production.

Publié le 2017-03-14 | Le Nouvelliste

Economie -

Tellement abondant dans le grand Sud, au cours des décennies passées, l'arbre véritable était le moins valorisé parmi les vivres alimentaires consommés en Haïti. Mais, au fil du temps, évolution démographique oblige, cette denrée a pu se faire une valeur non seulement dans le Sud, mais aussi dans d'autres régions du pays. Cependant, depuis le passage de Matthew qui a réduit à sa plus simple expression la flore du grand Sud, l'arbre véritable a pris un grand coup. Six mois après le passage de cet ouragan dévastateur, la rareté de ce produit se fait cruellement sentir tant dans les marchés publics que dans les étalages des petits marchands de trottoir que dans les bourses des consommateurs qui sont obligés désormais de payer plus pour trouver un substitut à ce produit. Jadis, l'arbre véritable était tellement abondant dans le Sud d'Haïti que cet aliment faisait l'objet d'un certain mépris au sein de la population à point qu'on lui accolait des qualificatifs assez négatifs tels que : nourriture des pauvres, aliment des porcs, mets des paysans, etc. A ce moment, une douzaine de ce produit ne valait pas plus qu'une gourde dans les localités avoisinantes de la ville des Cayes. « A l’heure actuelle, ce vivre ne fait plus l’affaire des petites bourses : un lot de quatre petits véritables vaut 200 gourdes, soit 50 gourdes l’unité. De plus, la douzaine se vend à 750 et 1 000 gourdes dépendamment de la grosseur et de la qualité alors qu’autrefois, on pouvait l’acheter entre 75 et 100 gourdes», a expliqué un vendeur rencontré aux environs du marché de Croix-des-Bossales. A quelques pas de ce dernier, Erilia, une des rares vendeuses de ce marché, nous a confié : « Je n’ai jamais vu cela; ce matin, le sac de l’arbre véritable se vendait à 4 000 gourdes, jusqu’à 4 500 gourdes dans les dépôts du Cap-Haïtien (Croix-des-Bossales); la douzaine était livrée à 1 000 gourdes. » Les cultivateurs de la Grand’Anse ont été les plus affectés par cette catastrophe vu que l’arbre véritable constitue une source de revenu pour eux. «Toutes les plantations de la campagne ont été détruites. Autrefois, ce sont les provinces des Cayes, de Jérémie, de l’Arcahaie qui nous envoyaient ces produits. Maintenant, il n’y a que le Nord qui nous fournit l’arbre véritable », a-t-elle poursuivi, indiquant que les consommateurs ont du mal à acheter en raison de la hausse du prix de ce vivre. Certains commerçants croient qu’une baisse du prix de l’arbre véritable est possible d’ici le mois de juin, vu qu’à cette période, ce produit pullule dans les marchés : « Le mois de juin est l’époque de l’arbre véritable », a fait savoir l’un d’eux. Toutefois, les marchands espèrent que le nouveau gouvernement prendra les mesures nécessaires pour remédier à cette situation. Pourtant, ce produit qui se fait rare aujourd’hui n’avait pas cette importance dans les années 1980, a fait remarquer un octogénaire. « L’arbre véritable abondait dans les marchés. Les paysans ne savaient quoi faire avec le flot de ce produit; prendre quelques-uns chez une personne était un service, une faveur que vous lui faisiez, car ils se révélaient encombrants », raconte ce dernier, qui soulignait que dans certaines provinces du pays, l’arbre véritable n’était même pas commercialisé. On les abandonnait dans les marchés à tous ceux qui en voulaient. Qui aurait cru que l’arbre véritable, victime de tant de préjugés, serait aussi demandé et dispendieux? En effet, dans plusieurs coins de la capitale, on repère des marchands de jus à base d'arbre véritable. Une activité qui a vu le jour dans les années 2008 dans l’aire du Champ de Mars. Ce jus était surtout consommé par les athlètes et les amateurs de sport. Pour stimuler la croissance des muscles, certains ont fait du véritable une diète, a déclaré Jamesley, un vendeur du jus de l’arbre véritable. Depuis, la consommation de l’arbre véritable pour sa valeur nutritive s’est complètement répandue. Sanders, un consommateur actif de ce jus, loue les bienfaits de ce nutriment en tant que supplément renforçant la vigueur sexuelle. Quel Haïtien ne connaît pas le tonmtonm, cette specialité de la Grand’Anse, faite à partir de l'arbre veritable pilé et transformé en une sorte de pâte que les consommateurs avalent alègrement avec une sauce de gombo. Au fil des années, cette nourriture est devenue une marque déposée de la gastronomie haïtienne présente dans toutes les foires. Des marchands en vendent un peu partout dans les rues et quartiers de la capitale. De nombreuses formes de cuisson de l’arbre véritable offrent à chacun la possibilité de le consommer: boulette, frite, bouillie, tonmtonm, jus, chips, croquette, etc. Le passage du cyclone Matthew a mis à genoux une bonne partie des restaurateurs informels qui vivaient dans ce champ. Le véritable est devenu rare et coûteux. Ce phénomène a réduit le gain des vendeurs, à en croire les marchands. « La cherté de l'abre véritable nous a vraiment dérangé, parfois on est obligé de l’acheter pour ne pas perdre les clients; en ce moment, les profits diminuent considérablement.» Ce drame, qui frappe la production de l'arbre véritable, a touché les autorités du ministère de l'Agriculture, dont le directeur général du ministère, l'agronome Arnoux Séverin. Ce dernier a affirmé qu’une série d’activités sont en cours pour faciliter la relance des plantations de l’arbre véritable. « Le ministère de l’Agriculture, à travers la Direction départementale de la Grand’Anse, des Nippes et du Sud, encourage les gens à faire des pépinières d’arbre véritable». Tenant compte des séquelles de l’ouragan Matthew, M. Séverin croit que la formation des planteurs s’avère nécessaire. « On doit encourager ces derniers à planter et à s’investir dans la préparation des boutures », a confié le directeur général du Ministère de l'Aagriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR), informant que les directions départementales ont déjà reçu des instructions pour procéder à l’acquisition de plantules en vue de les distribuer aux planteurs. Fort de cela, M. Séverin demande aux consommateurs et aux vendeurs de patienter puisqu’on ne peut pas faire des miracles, ni importer le produit. « La nature est très clémente envers nous, le fait qu’il pleut beaucoup; la régénération, la propagation; se font d'elles-mêmes. on encourage les gens à produire des plantules.»

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