René Préval : le génie politique haïtien des trente dernières années

Publié le 2017-03-06 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

La nouvelle du départ de l’ancien chef d’État, René Préval, survenue le vendredi 3 mars 2017, dans un centre hospitalier à Laboule dans les hauteurs de Pétion-Ville, s’est répandue rapidement dans le monde politique haïtien et partout ailleurs comme de l’eau froide versée sur le dos. Et cela attriste aussi. L’homme qui a dirigé Haïti pendant deux mandats présidentiels a fait le grand saut. Le génie n’a vraiment qu’un siècle. Je n’ai jamais été un fanatique de René Préval, de l’homme politique qu’il était. Je n’ai jamais compris son style de «garder le profil bas» et son je m’en-foutisme, manière de gérer la chose publique. Par contre, j’ai pris le temps de réfléchir sur le départ de l’ancien président et sa signification pour le monde politique haïtien. Il m’a fallu quelques années en dehors du pays pour saisir la problématique et les complications de nos réalités haïtiennes. Ma compréhension, aujourd’hui, de la situation politique et socioéconomique d’Haïti m’a tellement aidée à avoir un point de vue plus approfondi et plus juste de Monsieur Préval et de ses deux quinquennats. Préval était le génie politique des trente dernières années quand il s’agit de la gestion politique et de la politicaillerie en Haïti. René Préval a été le seul, après plus de deux cent treize ans d’existence de notre République, à respecter la norme exigeant que la transmission de pouvoir se fasse à temps et dans la stabilité. Il a réussie à la respecter avec Aristide, son ancien patron, en février 2001, et Martelly, son opposant politique, et successeur à la tête du pouvoir en mai 2011. Ce dernier acte, le fait pour un président haïtien de transmettre les rênes du pouvoir à son adversaire politique est tout simplement une leçon démocratique que Préval – lui seul – nous a laissée et cela doit sûrement rentrer dans les annales de notre histoire de peuple. Évidemment, le type était brillant à plus d’un égard. Il a su et pu maintenir le pays uni comme un tout, et relativement stable au cours de ses deux mandats. Les émeutes de la faim et autres turbulences du même genre ne me contredisent pas. D’une part, comme du feu de paille, celles n’ont pas duré cinq ans et après tout, n’ont pas pu emporter avec elles la présidence de M. Préval. Allons nous mettre d’accord qu’il s’agit ici d’un grand accomplissement pour une société comme la nôtre. La stabilité politique et sociale est rarissime chez nous. Nous avons la mauvaise habitude ô combien fatale de créer de l’instabilité en Haïti. Préval a donc réussi là où tous nos dirigeants ont échoué. D’ailleurs, lequel de nos myriades de responsables politiques peut se vanter d’avoir à son actif une croissance économique de près de trois (3) pour cent en 2009, sinon René Préval ? Je me rappelle que le fonds monétaire international a classé la performance de l’administration Préval de deuxième dans l’hémisphère. N’est-ce pas cela la définition même de l’efficacité dans la gestion des biens publics ? Je crois. La situation économique du pays s’améliorait sous la houlette de Préval. C’est un fait. Personnellement, je ne lui reproche pas grand-chose. Selon moi, – et peut-être des milliers d’autres compatriotes vont me rejoindre dans ma position – à part le style de leadership de Préval, son faible rendement dans le management de l’après-12 janvier 2010, son cynisme battant, on n’a pas trop à reprocher à l’homme. Les anecdotes de comportements cyniques venant de l’ancien président me hantent au moment où je mets ces mots sur papier. Mais cela ne diminue pas l’immence savoir-faire politique du personnage. Les gaspillages des ressources de toute sorte dans l’après-12 janvier sont bien connus, mais cela ne fait pas de lui moins qu’un génie politique. Sa conduite à la «Ti René» est peut-être répréhensible selon plus d’un, mais René Préval reste et demeure un géant politique qui a maîtrisé les arènes politique et sociale de notre société. Par contre, on a qu’à se dire que les vents et marées de nos réalités haïtiennes et internationales n’emportèrent jamais avec eux la présidence de Préval. Il avait sa façon à lui de calmer le jeu, et de jouer les jeux et enjeux politiques avec maestria. Preuve ? Il fut élu président à deux reprises et finit son mandat dans les deux cas. Une nouvelle et un fait historique chez nous. Ne parlons même pas du fait qu’il a vécu le reste de sa vie chez lui, en Haïti, sans suivre la trace de ses prédécesseurs qui ont connu soit l’assassinat, l’exil ou le coup d’État. René Préval avait-il senti la nécessité de faire des élèves ? J’en doute. Qui de la trempe de René Préval peut assurer la relève et nous retirer de la politique de caniveaux et d’instabilité à bon marché que nous pratiquons depuis bien des temps ? Dieu seul sait. Et nous avons tant besoin de personnel politique et d’hommes d’État qui soient de l’acabit de René Préval pour nous aider à sortir de notre état de désarroi. Un génie, cela se célèbre.

Erilande Sully erilandesully@yahoo.com Caroline du Nord, USA Le 5 Mars 2017 Auteur

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