UNIVERSITE D’ETAT D’HAITI/ JOURNEE PORTES OUVERTES

L'Université d'État d'Haïti: réalisations, défis et perspectives

Allocution prononcé par le recteur Fritz Deshommes à l'occasion du cocktail de bienvenue organisé dans le cadre de la journée portes ouvertes tenue le 21 janvier dernier.

Publié le 2017-02-01 | Le Nouvelliste

Société -

Par Fritz DESHOMMES Plus qu’un geste de convenance, mieux qu’un honneur, c’est un plaisir, un immense plaisir de vous accueillir ce soir à l’ occasion de la cérémonie de lancement de la Journée Portes Ouvertes de l’UEH. Merci à chacun de vous. Votre présence est une marque de considération bienveillante à laquelle l’Université d’Etat d'Haïti est très sensible. Merci de tout cœur. Un merci spécial à nos collègues qui ont traversé l’Atlantique pour être avec nous en ce moment d’une importance capitale pour l’Université d’Etat d’Haïti. Merci et bienvenue. L’idée d’organiser cette Journée Portes Ouvertes précède les évènements malheureux qui ont mis à mal notre institution, de février à septembre 2016. Ces derniers en ont seulement retardé la concrétisation. Autant dire que la manifestation d’aujourd’hui ne s’inspire pas d’une conjoncture particulière. Elle est liée plutôt à une autre approche, une autre compréhension de la gestion du bien public qu’est l’Université d’Etat d’Haïti. Un bien public, disons-nous modestement de notre institution, pour désigner ce que l’Université représente dans toute société : une part importante, une part conséquente du patrimoine culturel d’une communauté. Lourde et conséquente de par sa nature et sa mission, porteuse de lumière et appelée à promouvoir la justice, la paix et le progrès, à défendre en tout temps et en toutes circonstances l’homme intégral et l’éminente dignité de sa personne, dotée de la capacité d’infléchir dans un sens ou dans un autre le cours des événements, le cours de l’histoire. Dans le cas qui nous concerne, celui de l’UEH, il est donc question d’une institution de l’Etat, fonctionnant à partir des ressources du Trésor public et vouée à une mission de salut public. Il revient aux gestionnaires de cet espace de rendre compte. Rendre compte de la manière dont ils l’utilisent, de la qualité des services qui y sont fournis, de l’utilisation des ressources qui y sont affectées. Il est vrai que dans notre situation précise, il y a encore d’autres raisons qui justifient l’organisation de cette Journée Portes Ouvertes. Ces derniers temps, quand on dit UEH, pour la plupart d’entre nous, cela évoque d’abord des manifestations d’étudiants, des revendications du personnel, des grognes de professeurs mécontents. Les plus sévères verraient des pneus qui brûlent, des grèves intempestives, des déclarations à l’emporte-pièce, des jets de pierre, de l’instabilité académique. Et nous nous surprenons même à considérer l’action de quelques-uns, les sautes d’humeur d’une infime minorité, comme représentatifs de toute l’institution et de toutes ses composantes. Dans ces conditions, nous peinons durement à nous imaginer que la vérité, la réalité profonde de l’UEH, peut être totalement différente. Trop souvent, il nous arrive d’oublier que nous parlons du plus important établissement national d’enseignement supérieur. Du plus grand laboratoire de formation des cadres et des dirigeants de notre pays. De notre Alma Mater à tous. On ne l’a pas assez dit. Et quand on le dit, on n’en mesure pas toute la signification. Pour notre pays et pour notre société. L’UEH c’est plus de 30,000 étudiants. C’est 50% de l’offre universitaire nationale crédible. Ce sont 18 campus à Port-au-Prince et dans la plupart des chefs-lieux de département. C’est la plus grande couverture territoriale en matière d’enseignement supérieur. C’est le plus grand réseau national de bibliothèques scientifiques. C’est la plus grande concentration de scientifiques de tous les domaines du savoir. C’est l’université la plus complète et la plus diversifiée tant sur le plan des filières que des grades académiques offerts. Mais l’UEH c’est aussi le plus important levier de mobilité et de promotion sociale, dans un pays connu pour ses criantes et sempiternelles inégalités. Pour la plupart des jeunes bacheliers, c’est la fenêtre d’opportunité idéale. C’est le meilleur pari sur l’avenir. Pour la société aussi, c’est la garantie que les ressources humaines de haut niveau dont le pays a besoin pour se maintenir, pour se renouveler, pour se développer, peuvent être au rendez-vous, d’une génération à l’autre, que la relève pourra être assurée. Il suffit de regarder autour de nous, autour de vous, dans le secteur privé, dans le secteur public, dans les secteurs parapublics, dans la plupart des domaines de connaissances, jusque dans nos universités sœurs, pour nous en rendre compte. Sans compter toutes ces filières que l’UEH est pratiquement la seule à offrir au niveau supérieur : les mathématiques, la physique, la géographie, la philosophie, l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, le patrimoine, l’histoire de l’art et j’en passe. Mais ce n’est pas seulement au niveau de la formation que nous accompagnons la société. Dans la recherche, dans l’innovation, dans les avancées technologiques, notre présence est également palpable et concrète, même si elle demeure trop discrète, même si elle est trop peu connue. Par exemple, on ne connaît pas assez le rôle que nos professeurs, nos étudiants et nos laboratoires ont joué dans la mise en place des lacs collinaires, dont on a dit tellement de bien. On ne sait pas assez que l’UEH produit et commercialise à très bon marché de la spiruline, ce super aliment que de plus en plus de pays utilisent dans la lutte contre la malnutrition et qui pourrait être très utile dans le cadre de toute politique sérieuse de sécurité alimentaire. Par exemple, au moment où il est devenu courant de parler monnaie virtuelle en Haïti, sait-on que ce sont des étudiants de l’UEH qui, les premiers, ont développé la première plateforme de services de transactions mobiles et ceci depuis l’année 2007 ? Il faudra attendre 2011 pour entendre parler de Tchotcho Mobile et autres dénominations pittoresques qui nous émerveillent encore. Sait-on que la première banque en ligne haïtienne a été mise au point à travers un programme de l’UEH ? A-t-on jamais réfléchi au rôle substantiel joué par l’UEH dans la connaissance, dans la reconnaissance et dans la valorisation de notre langue nationale ? Et à sa contribution essentielle dans la création de l’Académie du créole haïtien ? Nous aurions pu vous entretenir plus amplement encore de l’accompagnement que nous offrons à notre société dans son processus de connaissance et de maitrise de son patrimoine, de sa culture, de sa géographie, de ses ressorts profonds, de son histoire, de ses savoirs. Mais demain à la Faculté de droit, vous aurez l’occasion de rencontrer et d’entendre des spécialistes plus compétents que nous en la matière. Le fait est que tout cela n’est pas suffisamment connu, n’est pas suffisamment approprié ni par les décideurs, ni par les utilisateurs potentiels, ni par les bénéficiaires éventuels. Et c’est le point de départ de ce hiatus, de ce malentendu, de ces incompréhensions entre l’Université d’Etat et l’Etat, entre la plus grande pourvoyeuse de ressources humaines qualifiées à la société et la société elle-même. Mais également en son propre sein, entre ses composantes propres. C’est pourquoi depuis quelque temps, l’UEH met résolument le cap sur sa propre réforme, sur l’ouverture vers les autres secteurs de la société, sur l’ouverture vers elle-même aussi. C’est peut-être le moment de rappeler – ou mieux de révéler- les débats que nous conduisons au niveau de diverses instances de notre institution sur sa réforme, sur sa loi organique, sur son mode de gouvernance, sur la nécessité de l’ouverture vers d’autres secteurs. Au sein de la Commission de Réforme de l’UEH, du Conseil Exécutif, du Conseil de l’UEH, nos échanges francs, directs, souvent houleux, portent notamment sur l’opportunité d’intégrer à notre Conseil d’Administration des représentants de l’Etat, de la société civile, du secteur privé des affaires, des collectivités territoriales. Avec l’Etat, à tous les niveaux et dans toutes ses composantes, avec le secteur privé, dans toute sa diversité, avec la société civile sous toutes ses facettes - civiques, associatives, revendicatives, nous sommes ouverts à une coopération fructueuse, pertinente, mutuellement bénéfique, et porteuse de promesses et d’espérance, pour nos jeunes, pour nos partenaires, pour notre institution et pour le pays. Dans le domaine de la formation initiale ou continue, dans le domaine de la recherche et des études, dans le domaine des stages d’étudiants, dans le domaine de l’emploi, nous sommes convaincus que nous saurons trouver des créneaux et des opportunités où chacun de nous trouve son compte et susceptibles de colmater les brèches de désespérance et de pessimisme qui caractérisent notre jeunesse ces derniers temps. Bien entendu, nous n’oublions pas notre statut d’Université d’Etat, que nous revendiquons pleinement. Et dans cette perspective, nous soupirons après des relations privilégiées avec l’Etat dans tous nos domaines de compétence, y compris pour la conception, la définition, le suivi de politiques publiques pertinentes. C’est d’ailleurs dans cette optique que, dès sa prise de fonction, le Conseil Exécutif a écrit à tous les ministères pour offrir ses services. Nous comprenons que d’autres priorités étaient à l’ordre du jour. Nous voulons renouveler aujourd’hui cette disposition et cette disponibilité. Par la même occasion, nous renouvelons notre appel pour que soit mise en place une véritable Politique Nationale d’Enseignement Supérieur et pour qu’une part plus substantielle des ressources publiques soit consacrée à ce secteur tellement vital pour le présent et l’avenir de notre pays. Ouverture sur nous aussi, sur nous-mêmes, en tout premier lieu. D’un côté, toutes les instances dirigeantes de l’UEH – notamment le CUEH, le Conseil Executif, le Conseil des Doyens - ont fait leur les demandes et revendications des diverses composantes de notre institution. L’amélioration des conditions d’apprentissage, de fonctionnement et de vie de nos étudiants, de notre personnel académique et non académique, le renforcement de nos structures et de nos capacités de formation et de recherche, une meilleure adaptation de nos programmes de formation et de recherche aux besoins du développement national constituent pour nous autant de priorités. C’est d’ailleurs dans cette perspective que le Conseil Executif, la Commission du Budget du CUEH, les décanats et directions se mobilisent déjà autour du budget 2017-2018 de l’UEH dans la perspective d’un plaidoyer mieux ciblé et plus intensif auprès des pouvoirs executif et législatif en vue d’obtenir les ressources nécessaires pour la mise en œuvre de notre « Plan stratégique, Horizon 2020 ». D’un autre côté, nous nous proposons de lancer bientôt les états généraux de l’UEH. Ils nous permettront d’approfondir les débats déjà entamés. Ainsi nous pourrons nous mettre d’accord sur les chemins à emprunter, la gouvernance à établir, la pertinence sociale à renouveler, dans la perspective d’une UEH mieux comprise, mieux connue, plus sereine, plus apte à remplir sa mission de paix, de progrès, de lumière. Nous ne saurions ne pas nous adresser à nos universités sœurs, nationales et étrangères. Nous saluons la présence et l’existence de nos consœurs d’Haïti, particulièrement celles qui privilégient la qualité et l’excellence, qu’elles soient publiques, privées, confessionnelles ou autres. L’UEH est prête à mettre tout son poids dans la balance pour que la CORPUHA, la Conférence des Recteurs et Présidents d’Universités d’Haïti, se renforce et devienne un véritable espace de promotion d’un système national d’enseignement supérieur responsable et prestigieux. Par rapport à nos consœurs de l’étranger, la recherche de coopération déjà entamée sera certainement renforcée. Non seulement parce que le savoir est à la fois un et divers, que le stock de connaissances de l’humanité est fait de toutes les productions intellectuelles, technologiques et scientifiques de tous les coins et recoins de la planète et que dans ce domaine, l’interdépendance a encore un sens ou encore peut encore avoir un sens. Mais nous devons surtout nous rappeler que, pour nous des pays dits du Sud, notre insertion comme peuple, comme société, à la globalisation serait mieux négociée, mieux maitrisée et mieux réussie, si l’Université est interpellée et mise en condition pour jouer pleinement son rôle en la matière. Dans ce contexte, je salue la présence à nos côtés de nos collègues du réseau des universités francophones de la Belgique avec lequel nous entretenons une coopération fructueuse et mutuellement bénéfique depuis tantôt 20 ans. Je disais déjà en 2009 et je le redis encore ce soir. Par la nature des relations institutionnelles et personnelles qui s’y établissent, pour son effectivité, pour sa transparence, pour son niveau élevé d’horizontalité, la coopération de l’UEH avec les universités belges peut être considérée comme un modèle du genre, si l’on se réfère aux principes cardinaux de la Déclaration de Paris sur l’aide internationale, comme le respect de la souveraineté nationale, l’appropriation par l’Etat receveur, la maitrise des objectifs, des processus et des résultats. Encore une fois, nos plus chauds remerciements et nos plus sincères félicitations à nos collègues de l’ARES-CCD. Que cette coopération se poursuive, se développe et inspire d’autres partenaires tant universitaires qu’associatifs, tant étatiques que multilatéraux. Comme pour dire à tous et à chacun : - A l’Etat, à tous les niveaux et dans toutes ses dimensions; - A la société civile, dans toutes ses facettes – associatives, civiques, revendicatives ; - Au secteur privé, dans toute sa diversité, - A nos consœurs d’universités nationales et étrangères - Et aussi à nous-mêmes, de toutes les composantes et de toutes les entités.

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