Disque/ « Rendez-vous»

Darline Desca: changer de cap comme le vent

Publié le 2017-01-04 | Le Nouvelliste

Culture -

Roland Léonard « Laissez tirer les tireurs», aurait dit Eddie Constantine dans son film. Darline Desca peut en faire de même et affirmer de plus : « On ne peut plaire à tout le monde et son père » ... « De gustibus et coloribus non disputandum.» Mais ... Bon Dieu de Bon Dieu ! Qu’est-ce qu’ils ont tous à s’acharner et à passer en dérision le talent de cette jeune chanteuse si entreprenante et combative ? Ont-ils de bonnes oreilles, ont-ils écouté avec attention, ceux qui affirment qu’elle n’a ni texte, ni musique ? C’est à douter de nos capacités de jugement, de toutes nos années passées à l’écoute des harmonies du jazz et de la bossa, du meilleur de la chanson à danser, « à texte», ou à dominante musicale ; nuances qui font la différence. Rassurez-vous : nous n’allons pas commencer à le faire. Nous préférons traduire le proverbe latin, cité plus haut : « Des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter». Nous constatons avec tristesse que la simplicité des paroles, du style, n’est pas très goûtée chez les amateurs de poésie qui la croient essentielle à la chanson. Les deux domaines se touchent assez souvent, mais ne se confondent pas. Elles peuvent se passer l’une de l’autre. N’assimilons surtout pas la simplicité ou simplisme. Dans cet art dit mineur, si la parité et l’équilibre demeurent l’idéal, la compensation donne aussi de bons résultats. La parole et la musique peuvent mutuellement voler l’une au secours de l’autre, en cas d’insuffisance ou de modestie supposée d’une de ces composantes. Oui, l’une peut dominer l’autre sans grand dommage : de nombreux chefs-d’œuvre existent pour l’attester. « Rendez-vous», nouvel album de Darline Desca est donc la nouvelle pomme de discorde entre les admirateurs et les contempteurs de la jeune vedette. Sereine, assurée de son talent, elle s’en amuse et n’en a cure. Nous la visualisons ainsi, nous la voyons même nettement. La voilà qui s’avance, cheveux au vent, vêtue de son pull-over et de jeans moulant. Elle avance calmement sur la plage. Sur la plage du talent et de la chance. Les pieds chaussés de baskets ou d’escarpins en toile dure, elle écrase allégrement les orties et les oursins des boudeurs. Elle est prête à s’embarquer dans le hors-bord, l’aéroglisseur sur la mer mouvementée du show-biz et du music-hall. Le canot surfe dangereusement sur la crête des vagues et de la houle des lazzis, sifflets quolibets, de la critique, des harpies et des zoïles. Il tient bon et prend le large, dans la direction du vent qui a changé. Cap sur la musique caribéenne, le compas et le compas-zouké, le Yanvalou : c’est une nouvelle aventure et la quête de couleurs, plus antillaises. Oui, le vent a changé et la demande du « worldbeat» paraît en régression sur le marché. Du moins requiert-on des nouveaux venus d’affirmer davantage leurs origines et leurs racines culturelles, locales ou régionales. Encore les caprices et les terribles lois du marché ! Tel le roseau de la fable, elle s’en accommode : elle plie mais ne rompt pas. L’altermondialisme semble avoir marqué un point dans ce combat contre l’universalité hégémonique « made in U.S.A.». Elle emporte à son bord et dans ses bagages deux brillantes compositions de Boulo Valcourt et Syto Cavé, « Rendez-vous» et « Rele, Rele», ainsi que ses compositions personnelles dont elle est la créatrice des mélodies comme l’auteure des paroles. Elle n’est malgré tout point fermée à la collaboration de paroliers occasionnels et inspirés comme son mari Wesly Renaud Jean (4 et 7), Daniel Supplice (7 et 8 ), et Jean-Marie Duval, auteur à part entière du beau texte français « Fille des Caraïbes» (9). De solides musiciens arrangeurs et accompagnateurs l’escortent dans cette équipée, cette odyssée pour mieux dire : Harmonisations et orchestrations : Rigaud Simon (1 à 11) principalement : Nathaniel Simon (3 – 5- 7- 8) ; Jimmy Jean Félix (7) Piano : Axel Legrand (3 -5- 7- 8) ; Jocel Alméus « The great» ( 2-4-6-9) Guitares : Dener Ceïde; Mark Whitfield; Jimmy Jean Félix; Macarios Césaire; Jean-Pierre René Basse : Rigaud Simon également arrangeur ; Percussion : Jean-Marie Brignol (7) Batterie : Sheldy Abraham (3 et 4) ; Stanley Jean (5) Saxophone : Aaron Heick (3 et 5), au soprano. Avec de tels orfèvres, décorateurs, enjoliveurs et « enguirlandeurs», elle s’exprime sur onze pistes (neuf à vrai dire avec sa voix). L’album est orienté vers la danse, l’amour et le désir, la fantaisie ; mais il y a aussi une place pour la réflexion sur les problèmes sociopolitiques et environnementaux : « Rele», « Anmwey ». Sans compter « Fanm kanson», hommage au courage féminin. Des textes beaucoup plus courts, sans une inflation de paroles, pour laisser la place aux commentaires musicaux, aux refrains dansants. Paroles objectives et éloquentes, simples, sans platitude ni vulgarité. Loin de toute grandiloquence, lourdeur et obscurité. Explorons brièvement ces morceaux : 1) Intro : Jimmy Jean-Félix dans ses chorus de virtuose, swinguants, fulgurants et rageurs, sur cet extrait du rara jazzé : « Fanm kanson». Instrumental. 2) « Rendez-vous», paroles de Syto Cavé et musique de Boulo Valcourt. Ce morceau met le grand talent d’accompagnateur et de soliste du guitariste très sollicité Dener Ceïde. Notes cristallines de l’instrument électroacoustique. Sorte de konpa-zouké ou konpa-love, de tempo lent. Belles harmonies ; beaux « fill-ins» de Ceïde. Bon solo. Texte court et idéalement descriptif. 3) « Rele, Rele». Yanvalou et 6/8. Cette chanson au thème et aux paroles graves de Syto Cavé dormait dans les tiroirs de Boulo Valcourt depuis 1993. Elle faisait partie du projet « Djanm », mais ne figure pas sur le disque. On parle de détresse économique, de misère. Il y a le désespoir, les « boat-people», la maladie et le manque de soins ou d’attention aux malades. Arrangement correct de Rigaud Simon et Nathaniel Simon. Piano rythmique et yanvalou d’Axel Legrand. Superbe chorus au saxophone soprano d’Aaron Heick. Visez les chœurs ! 4) Un konpa-Love, avec «kata». Un duo avec la bonne voix de Richard Cavé. « Mennen m ale». Erotisme et désir. Frissons de la perspective du plaisir. 5) « Feeling» - introduite par les arpèges de guitare de Macarios Césaire, cette gentille ballade pop-rock, de tempo moyen, traite de la timidité dans un bal. Attirance réciproque entre deux êtres, deux cœurs. Freins et inhibitions de la peur, de l’hésitation. Simple, descriptif et narratif. Situation courante et vécue. 6) « Love mwen ka ba w», encore un Konpa-love, traitant d’érotisme, de désir, de caresses comme nous les aimons aux Antilles. Participation du rappeur P-Jay. Chanson fonctionnelle, coquine, mais pas olé-olé. 7) « Fanm kanson», avec les chœurs de Princesse Eud et de Manzè. Ce « Rara» jazzé bénéficie de la participation du grand guitariste Jimmy Jean-Félix qui collabore à l’arrangement. Jean-Marie Brignol est aux percussions. Sans être un manifeste féministe, le texte exalte le courage et les mérites de la femme travailleuse et responsable qui lutte de tout son être pour élever ses enfants et s’affirmer. Paroles graves, justes et nobles élaborées en collaboration avec Daniel Supplice et Wesly Renaud Jean. 8) « Anmwey». Une pathétique ballade pop. Plaidoyer contre l’enfance déshéritée et en domesticité. Participation de Mikaben très chaleureux par son timbre. Texte coécrit avec Daniel Supplice. En majeur. Émouvant. 9) « Fille des Caraïbes». Un beau Zouk, entraînant comme tout avec son « kata». Un très bon texte français de Jean-Marie Duval. Portrait juste de l’Antillaise fière de ses origines. 10) « Plante». En mineur. Triste constat de notre désastre environnemental, écologique, du déboisement. Exhortation à planter toutes sortes d’arbres, à pratiquer toutes sortes de cultures pour sauver la terre. Introduction « bluesy» du guitariste Mark Whitfield. Accompagnement en « habanera». Coda remarquable : Texte simple mais persuasif. 11) « Outro». Titre humoristique pour faire pendant à «intro» : jeu de mot. Un fragment du morceau précédent, orchestré, mettant en évidence le soliste Mark Whitfield. Rythme appuyé de la batterie soulignant le second temps dit «afterbeat». Appréciations, réserves et objections Cet album fait l’équilibre entre la quête commerciale de la musique de danse sensuelle et érotique et la chanson à méditer. Nous croyons sincèrement qu’il est propre, potable et de bonne facture. Selon la demande, l’offre change évidemment ; l’artiste s’est donc orientée en partie vers des couleurs plus antillaises et caribéennes réclamées. Quête de la simplicité, discours succincts, textes brefs. Personnellement, nous préférons l’album précédent ( A plein temps), plus ambitieux dans son objectif d’universalité. Nous conseillons à la chansonnière de ne pas renoncer totalement au concept «worldbeat» même s’il recule un peu sur le marché francophone et des Dom-Tom. Il y a un pas de franchi vers l’ouverture au monde qui est irréversible, malgré les réactions indigénistes et nationalistes. Jazz, soul et R’N’B attirent toujours. Nous encourageons la parolière à collaborer davantage avec des aînés ou personnalités inspirées : ils lui portent chance par leur aide précieuse. Qu’elle continue avec plus d’acharnement à travailler sa voix qui a atteint un bon niveau! Il y a cette raucité, très chatte et très «jazzy» qui est sa marque et qui plaît, persistante malgré les exercices académiques. Excelsior, Darline : Toujours plus haut !

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