Encore une fois à Canossa !

Haïti au rendez-vous de l’ignominie

Publié le 2017-01-04 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Il a fallu à la société haïtienne deux siècles de trébuchements, d’irresponsabilités, de ratages et de corruption pour atteindre le lieu mythique de tous les échecs et de toutes les humiliations. L’époque actuelle représente le point d’accumulation de toutes nos bêtises réparties à travers notre parcours qui a débuté pourtant de manière exceptionnelle avec 1804 dont la splendeur a été de courte durée. Les limitations imposées à la population dans le domaine de la mémoire historique devront être balayées afin de permettre une compréhension des événements qui nous ont projetés horriblement vers une interminable descente aux enfers. Des faits importants doivent être mis en lumière pour souligner la morbide répétition des échecs politiques depuis l’indépendance avec des acteurs qui n’ont jamais été motivés par un projet de construction nationale. Têtus et obstinés dans la gabegie, les perpétuels caciques du pouvoir demeurent les ouvriers inconséquents, les spectateurs amorphes et les principaux responsables de l’effondrement. Quelques années après la rupture des chaînes de l’esclavage à Saint-Domingue et la fondation d’une nouvelle nation par nos vaillants ancêtres, l’empereur Jean-Jacques Dessalines est assassiné par ses pairs et son cadavre jeté en pâture à la foule pour avoir voulu récompenser de manière juste et équitable tous ceux ayant contribué à l’aboutissement de l'épopée de 1804. Les généraux insurgés n’arrivent pas à se rallier. Le pays sombre dans une division territoriale. Deux camps se forment au profit de leurs intérêts personnels. La crise politique de 1806-1807 a eu pour conséquence la balkanisation du territoire. Au Cap-Haïtien, Henri Christophe, avec de véritables qualités d’hommes d’État, représente le pouvoir des Noirs. À Port-au-Prince, Alexandre Pétion gouverne les parties de l'Ouest et du Sud en président constitutionnel, soutenu par les hommes de couleur. Le régime politique du Royaume de Henri Premier dans le Nord et la République d’Alexandre Pétion dans l’Ouest et le Sud, absolument différents, partagent cependant un point commun, l’exclusion des masses rurales au profit des élites prédatrices et insatiables. La mort de Pétion en 1818 et le suicide de Christophe en 1820 ont permis au président Boyer d’instaurer un régime obscurantiste et réactionnaire qui dure vingt-cinq années de ténèbres cauchemardesques. À côté des ratages de son régime, il est important de rappeler que Jean-Pierre Boyer a commis toutes les gaffes pour transformer en échec lamentable l’unité des deux portions de l’Île qui aurait produit l’émergence et la symbiose d’une seule entité socio-politico-culturelle à partir d’un fabuleux métissage ethnique. Cela n’a pas eu lieu, malheureusement. La Révolution de 1843 constitue un échec avec sa succession de gouvernements éphémères et l’instauration du système de doublure avec un président fantoche répondant à des caractéristiques spécifiques. Vieux barbu inculte. Général de l’armée, propre à décéder dans pas longtemps. Faustin Soulouque, le Bonhomme Kwachi élu président de la République en 1847 pour devenir empereur en 1849, met fin à cette tendance en instaurant une dictature qui durera jusqu’en 1859. Il sera forcé à abdiquer suite à une conspiration menée par le général Fabre Nicolas Geffrard. La période suivante est celle des affrontements entre le Parti Libéral prônant le pouvoir au plus capable et le Parti National qui de son côté visait le pouvoir pour le plus grand nombre. Cela dura jusqu’à la prise du pouvoir par le général Nord Alexis alias Tonton Nò, après l’élimination de bon nombre d’intellectuels comme Louis Joseph Janvier, Anténor Firmin et tant d’autres. La débandade s’en suivra… La dévaluation des valeurs intellectuelles face à la médiocrité arrogante de politiciens traditionnels permet un théâtre tragi-comique où les doctorats disparaissent devant la bêtise. Louis-Joseph Janvier avait sept doctorats. Anténor Firmin cultivait une vision patriotique exemplaire. Les plus grands noms de l’intelligentsia haïtienne échouent avec leur nationalisme étouffé. C’est presqu’une constante dans notre histoire que les intellectuels les plus brillants soient balayés par les hordes triomphantes des milices ténébreuses. La prolifération du mouvement Caco avec ses bons côtés nationalistes, ses dérives négatives face à la machine internationale et l’oligarchie toute-puissante, sera mise en déroute par la «machine gun» américaine. L’éclipse progressive de la compétence, de l’honnêteté et la probité, mènera à la marginalisation brutale de nos masses paysannes et l’effritement de nos valeurs culturelles authentiques pour permettre la vassalisation, l’acculturation accompagnant l’Occupation de 1915. Toutes les conditions étaient alors réunies au début du XXe siècle pour faciliter l’occupation de la terre haïtienne par les bottes étrangères. C’est le fonctionnement de ce système ancré dans nos structures mentales qui allait rendre possibles toutes les rééditions d’une mise sous tutelle. Nous étions déjà à Canossa, c’est-à-dire dans un espace de capitulation, d’impuissance, de reniement et d’indignité. Les tares d’un système, engendreur de chaos ayant duré plus d’un siècle, forgeront l’effondrement du vieil État non rentable fondé par la jeune nation haïtienne aux lendemains de 1804, pour aboutir à l’intervention des Américains sur le sol national et la poursuite de leurs intérêts pendant dix-neuf ans d’occupation brutale. Le mouvement Caco brisé, notre paysannerie démantelée dans ses structures, écrasée par l’imposition des corvées et l’établissement d’un soi-disant système démocratique, le vieux système a tenu la route jusqu’à François Duvalier. Ce système, légué par les États-Unis d’Amérique, soutenu par la Garde d’Haïti, l’armée-héritage des yankees, a fonctionné sous l’impulsion magistrale du Docteur, virtuose dans la gestion de cet État injuste, dictatorial. À sa disparition, des chefs d’État dont le général Prosper Avril et Jean-Bertrand Aristide ont essayé en vain de recycler le système absolument obsolète, mais il a été impossible de redémarrer la vieille machine bogota-guagua. Notre nation patauge, trébuche et chavire de crise en crise, dans un processus de dysfonctionnement progressif effréné. Crise institutionnelle. Crise économique. Crise familiale. Crise éducationnelle. Crise morale. Crise politique. Crise culturelle.Crise environnementale. Crise viscérale affectant toutes les structures de la vie sociale avec pour toile fond l’affaiblissement quasiment irréversible de l’État qui se dégrade et se délabre. Énorme crise systémique généralisée émiettant le tissu social haïtien sous formes de perturbations politiques brutales et spectaculaires accouchant de fortes mobilisations populaires qui révèlent une fois de plus la détérioration des conditions de vie, la putréfaction du régime politique inapte à servir les desiderata légitimes de la majorité nationale. L’incapacité morbide des Haïtiens à faire alliance, la non-existence d’une culture politique du compromis constructif, la coalition des possédants en perpétuelle complicité avec la communauté internationale pour se cramponner à un magma politique malsain et imposer leur mainmise systématique sur toutes les richesses du pays, ont déjà réveillé toutes les créatures infernales appelées à nous dévorer, nous détruire, nous anéantir. Ce vieux système a généré, encouragé, alimenté la malgestion, la mal-gérance de l’État haïtien avec toutes les conséquences néfastes, depuis la procuration laborieuse et douloureuse d’un bokit dlo jusqu’à l’impossible et interminable processus d’obtention de simples documents officiels tels que la carte d’identité nationale, le passeport. Les prévarications, les magouilles, les hypocrisies, les mensonges, les trahisons, les fraudes de toutes sortes, l’impunité, les injustices atroces, l’insécurité institutionnalisée, la coexistence inimaginable d’une richesse scandaleuse et d’une misère insupportablement répugnante, l’effondrement de toutes les institutions depuis l’école au rabais jusqu’à la famille disloquée, le vieux système traditionnel totalement essoufflé face à la planète elle-même malmenée, laminée, ne saurait annoncer que l’imminence de la catastrophe absolue. Pendant deux siècles, au cours des dernières décennies et surtout de nos jours, la vilénie et la dépravation de nos hommes politiques, arrogants et médiocres devenus invincibles à la faveur de la conjoncture globale, auront atteint un sommet difficile à définir tant elles éclatent à la fois d’inadmissible et d’inattendu. Des parlementaires incompétents, inaptes et corrompus, au lieu d’être les gardiens de la souveraineté nationale, sont plutôt devenus de vils trafiquants de la patrie, de vulgaires vendeurs du temple. Tous les ingrédients réunis annoncent la fin tragique d’un voyage apocalyptique vers la déliquescence anéantissante accompagnée des humiliations de Canossa. Nous sommes arrivés à l’épuisement total de ce Vieux Système de société qui ne peut se recycler. Il faudrait aujourd’hui autre chose. Et comme ce ne sera pas possible de dépasser notre égoïsme caractériel, nous irons à nouveau à Canossa. La nature s’est déjà fait complice de cet engloutissement au fond de l’abîme. Quand on se souvient du fait historique que tous les empires et tous les États au terme de leur déclin finissent toujours par sombrer dans un cataclysme où se mélangent le feu, l’eau, la boue, les cendres et le sang, nous ne saurions nous étonner que la sublime Haïti de 1804 s’évapore et disparaisse dans un opéra bruyant de vents, de poussière et de cris pour une épuration justifiée de nos inconséquences. L'imminence d’une énième occupation étrangère est plus qu’évidente malgré le fait que les affrontements armés entre les factions politiques de la population fissurée par ses multiples appartenances à différents clans tardent encore à se faire. Les marches populaires qui troublent la vie quotidienne nationale ne manqueront pas de se transformer bientôt en manifestations de la majorité silencieuse contre les exactions accaparantes de l’oligarchie gourmande et sans pitié pour la misère semée, entretenue, rentabilisée, pérennisée. Les tourmenteurs persistent, munis de leurs scalpels pour dépecer la proie mise à genoux par leur gourmandise inextinguible, se réservant les meilleurs morceaux. Les patrons et commanditaires assistent, du haut de la loge impériale, à la nouvelle mise à mort de Dessalines pour partager sa dépouille, ses vêtements et l’héritage national (air, mer, fleuves, sol et sous-sol compris). Le verdict est déjà dressé à l’encre de la naïveté populaire, nos sempiternelles querelles intestines, nos luttes sans aboutissement, la survivance têtue de nos faux problèmes de noirisme et de mûlatrisme absurdes et dépassés, l’évidente disparité socio-économique et financière entre les strates de la population. La pénitence de Canossa de janvier 1077, ce moment clé du conflit médiéval entre la papauté et le souverain germanique, au cours duquel le roi des Romains Henri IV vient s'agenouiller devant le pape Grégoire VII afin que celui-ci lève l'excommunication prononcée contre lui, est le symbole parfait de l’humiliation ultime. Haïti se retrouvera encore une fois à Canossa, agenouillée devant le Monde, au rendez-vous de l’ignominie, pour n’avoir pas maîtrisé les zizanies tribales, tripales et viscérales. Ainsi, nous n’aurons fait que reproduire idiotement les horreurs, les cruautés et les aberrations du colonialisme esclavagiste. La misère est certainement une bonne cliente, car elle garde les masses trahies, vilipendées, non instruites, victimes inoffensives à l’intérieur des murs d’une déchéance meurtrière. Les détracteurs du peuple, ces détraqués du pouvoir, aveugles et sourds aux déboires de la grande majorité nationale, reprennent inlassablement des modèles d’exploitation rejetés ailleurs, reviennent avec la complicité de nos esclavagistes d’antan perpétuer la tradition des coups de toutes sortes. Coup bas. Coup de maître. Coup d’État. Coup de grâce. Gros coup. À grand coup de dollars... Seule la prise de conscience révolutionnaire, humaniste, généreuse et profondément spirituelle pourra produire le salut miraculeux hors des catacombes haïtiennes. Au seuil de l’année 2017, seul un éclair miraculeux saura faire taire les groupes armés à la traîne des rivalités entre politiciens et réveiller les masses zombifiées, endormies, abêties dans une léthargie entretenue par une succession de régimes sangsue. Peut-être le moment de vérité est-il arrivé… Pour les survivants de la société haïtienne pernicieuse, perverse et perfide à cette totale catastrophe imminente, à savoir tabula rasa du vieux système séculaire prédateur et une manifestation majeure de la rage explosive de la planète, la chance de reconstruire un monde nouveau sera l’essentielle mission lumineuse des élus. Seulement alors, aurons-nous une chance d’instaurer un système humaniste, une démocratie à l’échelle nationale sans iniquités. Frères en la patrie, nous ne saurions nous permettre d’ignorer ce pressentiment de trahison maintes fois concrétisé de Jean Jacques Dessalines prononcé aux Gonaïves avec la proclamation de notre Indépendance. «… Peuple trop longtemps infortuné… rappelle-toi que j’ai tout sacrifié pour voler à ta défense…, mon nom est devenu en horreur à tous les peuples qui veulent l’esclavage, les despotes et les tyrans ne le prononcent qu’en maudissant le jour qui m’a vu naître. Si jamais tu refusais ou recevais en murmurant les lois que le génie qui veille à tes destinées me dictera pour ton bonheur, tu mériteras le sort des peuples ingrats.» Les paroles prémonitoires de Dessalines nous poursuivraient-elles ? Eske nou jete sèvèl nou nan rigòl ? Eske nou pase nan yon kòridò madichon pou ranmase adjipopo ? Victimes de vicissitudes, les populations marginalisées, exploitées, instrumentalisées et laissées pour compte ont le droit et le devoir de sonner le glas des mensonges mortifères et imposer par tous les moyens la cessation de ce carnaval cynique, purulent qui l’entraîne sans sursis vers sa totale déshumanisation. Que la minorité exploiteuse des charognards politiques, dominants économiques et politiciens démagogues, manipulateurs sans vergogne avec leur longue suite d’abolotcho de toutes appartenances sociales, ne prennent surtout pas la résultante de leurs mensonges, ces bénéfices numéraires immenses, ces avantages scandaleux comme un trophée à cette guerre d’usure livrée aux masses populaires silencieuses ! Si, aujourd’hui, Haïti, la vache laitière, est entièrement décharnée par une exploitation outrageuse des clans travaillant encore à construire et renforcer leur fortune sur la misère et qu’il ne semble pas rester grand-chose à prendre, une vérité s’imposera bientôt… nos plus grandes richesses demeurent enfouies dans les entrailles de cette terre insolente de beauté, ce pays qui se cherche et ne demande qu’à être géré ! Que les dieux tutélaires et les esprits de Kiskéia continuent de protéger notre plus grande fortune… dans pas longtemps le Boyo s’ouvrira pour céder passage aux élus appelés à continuer l’œuvre des nobles va-nu-pieds libertaires ! Tout en n’étant pas superstitieuse et ne voulant aucunement offenser la foi chrétienne, je suis happée par d’étranges réflexions… nous n’avons certainement pas assassiné le Christ pour mériter cette cruelle condamnation qui nous pousse à nous autodétruire dans un espace d’atrocités, de clous acérés, de tessons brûlants, d’épines effroyables, de zenglen tranchants, errer perpétuellement dans ces marécages de la misère… mais il doit être écrit sur un parchemin perdu que c’est un Judas haïtien qui a été chercher clous et marteau pour crucifier l’envoyé de Dieu… En tout cas, une réalité monstrueuse macule notre histoire sublime, nous avons tué le Père de notre Patrie. Une conscience de culpabilité collective doit nous inciter à allumer une bougie blanche pour demander pardon à la terre d’Haïti qui serait merveilleuse sans les hordes assassines, spécialistes de la destruction et de l’autodestruction ! Par moments, dans les pèlerinages me menant dans les lakous gardiens des traditions ancestrales, j’entends les bruits des sabots chagrins du cheval de l’empereur à la recherche de son maître ésotérique. Il a vu le corps impérial s’affaisser, tomber et disparaître en mille morceaux entre les mains d’une populace ignorante, avant d’être dispersés aux quatre portails de la ville maudite, refuge historique de plusieurs générations d’assassins jamais repentis... Le téméraire cheval de l’empereur est là encore… Et par les nuits de lune blafarde, si vous parvenez à accorder votre âme à celle de la Terre, vous percevrez la résonance de son terrible galop traverser les sentiers perdus, les chemins vicinaux, les vallons oubliés, les vallées solitaires, les plaines abandonnées, loin de Port-au-Prince, très loin du Pont-Rouge. Fers perdus, le fringant coursier franchit les brouillards, les espaces brumeux, piétine fougueusement les talus des mornes pour s’introduire dans les grottes, hennissant éperdument le nom que nos lèvres ont toujours eu peur de prononcer… Écartez-vous si vous n’êtes pas prêts à mériter de la patrie… Avec son flair animal, l’étalon poursuit sa quête d’un nouveau cavalier digne de suivre les pas de Jean-Jacques l’Immortel. Il vole à travers les campagnes où la rosée ne meurt jamais… se doutant qu’il sera quasiment impossible de trouver un être aussi magnifique que l’empereur… tout en mettant le Grand Maître et ses lwa au défi de ne pas nous envoyer bientôt un guide, un berger pour haranguer les descendants des nègres, réveiller leur zombi… Bondie bon e lwa yo kapab ! Il doit subsister des molécules de bravoure, des échantillons de fanm ki fanm e gason vanyan pour construire la conscience citoyenne collective devant permettre au premier peuple nègre du monde de rentrer tête haute à la Ville-aux-Camps pour ne jamais récidiver l’ignoble rendez-vous à Canossa ! Qu’éclate le vieux système vecteur de tous nos malheurs ! Et que retentisse, par-delà les montagnes invincibles et les sombres massifs des villes pernicieuses, le souffle irrésistible de la période glorieuse intarissablement neuve ! Que vive Haïti !

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