Gonaïves, lieu inaugural de l’art national

Le 1er janvier 2017 ramenait le 213e anniversaire de l'Indépendance d'Haiti. Quelques deux siècles plus tôt, les Pères de la patrie fondaient la nation;les pseudoclassiques, eux, l'esthétique littéraire haïtienne.

Publié le 2017-01-04 | Le Nouvelliste

Culture -

Dès l'énoncé du poème héroïque de Boisrond Tonnerre sur la place d'armes des Gonaïves, le 1er janvier 1804, l'esthétique haïtienne a pris naissance. Elle s'est manifestée à travers les œuvres artistiques et littéraires pour défendre le pays contre un éventuel retour offensif des Français ou quiconque voudrait remettre le pays en esclavage. En 1804, la nation haïtienne prend naissance aux Gonaïves. Les généraux investissent leurs forces pour protéger le pays contre un éventuel retour offensif des Français. La plume et l'épée seront au service de l'État. Les œuvres des écrivains couramment appelés les pseudoclassiques dont Antoine Dupré, Juste Chanlatte, Jules Solime Milscent, Boisrond Tonnerre sont éloquentes à ce titre. Elles font l’objet d’une esthétique de combat, une esthétique de parti. Boisrond Tonnerre est chargé par le général Dessalines, en remplacement de Charéron préalablement désigné à cette fin, de livrer ses sentiments à la foule. À travers une formule poétique, il s’est prononcé : « Il me faut la peau d’un Blanc pour parchemin, son crâne pour écritoire, son sang pour encre et une baïonnette pour plume. » Il a fallu réécrire l’histoire pour se venger de trois siècles de chosification. Autrement dit, pour citer Demesvar Delorme dans ses propos sur Boisrond Tonnerre: « Il a inauguré la littérature haïtienne […] Ouvrons la porte à Boisrond Tonnerre. Quand la liste sera faite, il restera l’une des plus grandes figures de la galerie.» L’auteur de « Les théoriciens au pouvoir » poursuit: « celui qui ouvre la marche. C’est lui qui, dès le premier jour, a dessiné comme au charbon sur la muraille l’idée que j’ai tâché de dire du style et de l’art national dans le pays.» Tout comme la proclamation du 28 avril 1804 sous la plume de Juste Chanlatte où Dessalines a essayé de justifier le massacre de colons français. Il a fallu préserver la liberté de la jeune nation. Le texte l'Hymne à la liberté d’Antoine Dupré en témoigne : « Si, quelque jour, sur tes rives/ Osent venir des tyrans/ Que leurs hordes fugitives/ Servent d’engrais à nos champs! » Toujours dans cette même lignée défensive, le fondateur de la nation haïtienne, farouchement, n’a-t-il pas déclaré: « Au premier coup de canon d'alarme, les villes disparaissent et la nation est debout.»? Pour lui, aucune nation étrangère n'a le droit de gouverner le pays. L’art devrait donner sa participation pour sauver cet acquis. Dans la peinture, on retrouve le genre portrait. Cette tradition picturale remonte à la colonie de Saint-Domingue où les Blancs se faisaient portraiturer pour exhiber leurs richesses, leurs grandeurs. C'est une peinture héroïque dans laquelle le chef de l'État se fait exalter. Voir « le portrait d’Henry Christophe» peint par l’Anglais Richard Evans et le poème « triple palme ou Ode à Boyer » de Juste Chanlatte composé en l'honneur de ce président. Notons que, la première période de l'art haïtien a hérité de l'esthétique des bandes de révoltés de 1791. Une démarche partisane où chaque groupe avait son poète, son samba pour attaquer et dénigrer l'autre. Autrement dit, chaque classe avait son parler-tyran. Cette esthétique propagandiste va être développée surtout après la mort de l’empereur Jean-Jacques Dessalines. Une littérature satirique, pamphlétaire destinée à des fins polémiques entre les deux pouvoirs. Pour le docteur Sterlin Ulysse, vice-doyen à la recherche de l'IERAH/ISERSS, « c’est une esthétique objective ou positive. Elle s'effectue à la 3e personne. En ce sens que, l'artiste se retire pour l'autre. Les œuvres témoignent d'une esthétique aristocratique et de combat. Autrement dit, elles louent le pouvoir en place ou encore la classe dominante. Elles chantent le pays dans une geste héroïque.» Il a été question de résistance nationale; de contrôle du territoire. C’est pour cela que, le 9 avril 1804, le général Jean-Jacques Dessalines avait fait publier une ordonnance stipulant: «Les généraux divisionnaires, commandants des départements militaires ordonneront aux généraux de brigade d'élever des fortifications au sommet des plus hautes montagnes de l'intérieur et les généraux de brigade feront de temps en temps des rapports sur le progrès de leurs travaux.» En d’autres termes, il fallait combattre jusqu’au dernier soupir pour l’indépendance du pays. Cependant, en 1830, avec la création du Cénacle des frères Nau, cette esthétique de parti, de combat ou encore politique va prendre fin dans la littérature pour devenir sociale. Toutefois, elle va se perpétuer dans la peinture tout comme celle bourgeoise durant tout le XIXe siècle.

Réagir à cet article