Premier janvier 1804 : naissance de l’État haïtien et renaissance de l’île d’Haïti

Publié le 2016-12-27 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Watson Denis, Ph.D. Un événement exceptionnel, transcendantal, extraordinaire, impensable même, a marqué l’histoire de l’humanité au début du XIXe siècle. Il s’agit de la révolution haïtienne. Cette révolution, en premier lieu de caractère antiesclavagiste (1791-1897) et par la suite de nature anticolonialiste (1797-1804), a changé plusieurs aspects dans l’évolution du monde. Avec la révolution haïtienne, rien ne sera plus comme avant, notamment pour ce qui concerne le système économique qui existait entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique basé alors sur l’esclavagisme et la colonisation. La révolution haïtienne a donc contribué à modifier le mode de rapports sociaux de domination existant entre les Blancs et les Noirs à travers le monde. Le triomphe de la Révolution haïtienne a donné naissance à l’indépendance d’Haïti ou à la naissance de l’État haïtien et à la renaissance de l’Ile d’Haïti. 1. Luttes politiques et sociales à Saint-Domingue et triomphe de la révolution haïtienne Au tournant de 1789, la colonie française de Saint-Domingue était tiraillée par un certain nombre de contradictions les unes plus profondes que les autres. Différents groupes sociaux faisaient valoir leurs griefs et portaient leurs revendications sur la scène politique. Par exemple, les grands planteurs blancs, les détenteurs de grandes propriétés d’exploitation, voulant briser le carcan du système de l’Exclusif, exigeaient l’autonomie politique de la métropole. Les Affranchis, bon nombre d’entre eux propriétaires à l’instar des planteurs blancs, réclamaient l’égalité civile et politique avec ces derniers. Enfin, les Esclaves, noirs dans leur écrasante majorité, luttaient pour la liberté générale. Ce qui impliquait aussi le droit à la propriété privée de la terre et à l’amélioration de leurs conditions socioéconomiques. Les revendications des Esclaves portaient une grande charge révolutionnaire. Transplantés d’Afrique dans le cadre du commerce triangulaire, véritables bêtes de somme, ils piochaient très durs au profit de leurs maîtres propriétaires et de la métropole française. Leurs conditions d’existence exécrables poussaient à la révolte. Dans la nuit du 21 au 22 août 1791, après un mouvement politique concerté dans la province du Nord sous le commandement d’un fougueux chef politique et religieux, nommé Dutty Boukman, les esclaves se sont effectivement révoltés. Ils ont mis le feu dans les plantations du voisinage, symbole de leur oppression et domination, et mettaient en danger la vie d’un certain nombre de maîtres propriétaires. Ils réclamaient à grand cri la liberté générale. Ainsi commença ce qu’on va appeler plus tard la révolution haïtienne. La révolte ou le soulèvement des Esclaves prendra une forme plus structurée avec l’émergence dans l’arène d’un véritable leader politique, François-Dominique Toussaint, dit Toussaint-Louverture, qui s’est révélé comme négociateur hors-pair, stratège militaire, fin diplomate et excellent administrateur. De 1794 à 1802, ce leader dirigea et orienta la marche de la révolution. Il avait fait preuve de vision et de perspicacité. Sur le plan politique, il avait fait de la liberté générale des Noirs la priorité principale de ses actions. Sur le plan économique, il avait tout entrepris pour trouver des capitaux nécessaires pour les investissements, pour reprendre le travail dans les plantations et les complexes agro-industriels et maintenir un niveau de production proche de la prospérité d’antan. Toussaint-Louverture était devenu une figure politique incontournable à l’intérieur de la colonie ainsi qu’à l’extérieur de celle-ci. Pour maintenir Saint-Domingue dans le giron de son empire colonial, la France a été obligée de composer avec lui. À preuve, les autorités métropoles l’ont élevé d’abord au grade de général de division, puis de gouverneur général de la colonie. Parvenu au timon des affaires, ce général des armées de Saint-Domingue a jugé nécessaire qu’il était temps de mener une politique autonomiste par rapport à la métropole française. En 1799-1800, il réussit l’unité politique de la colonie de Saint-Domingue. Puis, en 1801, prenant comme motif les clauses du Traité de Bale de juillet 1795, selon lesquelles la couronne espagnole remettait toute l’île d’Haïti à la France, il prit sur lui la responsabilité de réunifier cette île sous son autorité. Avec une armée aguerrie, le gouverneur Toussaint entra, sans trop de difficultés, dans la partie orientale de l’île, jusque-là maintenue par des autorités espagnoles. Après avoir reçu les clés de la ville de Santo Domingo en triomphateur, du gouverneur espagnol, le brigadier-général Joaquín Garcia y Molina, l’une de ses dispositions a été l’abolition de l’esclavage dans cette partie de l’île. Retournant dans ses quartiers généraux, Toussaint fit élaborer et promulguer une constitution autonomiste pour l’île toute entière, et ceci à effet immédiat. Ainsi, Toussaint-Louverture a réalisé la réunification géographique, politique et militaire de l’île d’Haïti, comme au beau vieux temps des natifs Peaux-Rouges. Toussaint est parvenu à faire de l’île d’Haïti une société autonome. Certes, l’île restait une colonie de la France, mais elle évoluait avec sa propre constitution, adoptée d’ailleurs par ses habitants. Ce fut une première dans l’histoire des empires coloniaux des temps modernes. Toussaint décida d’envoyer quand même une délégation auprès de Napoléon Bonaparte en vue de faire sanctionner la Constitution autonomiste de Saint-Domingue. Comme réponse aux initiatives hasardeuses et ambitieuses de Toussaint, le premier consul dépêcha dans la colonie une expédition militaire forte de 22.000 hommes et 86 vaisseaux de guerre pour soumettre Toussaint et rétablir l’esclavage dans la colonie et les autres dépendances françaises d’Amérique. Cette expédition militaire avait aussi pour mission de reconstituer et étendre l’empire colonial français en Amérique, partant de Saint-Domingue jusqu’aux rives de Mississippi en Amérique du Nord. Les révolutionnaires de Saint-Domingue résistèrent comme ils pouvaient aux assauts des forces expéditionnaires. Finalement, Toussaint-Louverture fut arrêté par trahison, pris dans un guet-apens en 1802 et expédié en France où il mourut de froid et de privations le 7 avril 1803, au Fort-de-Joux, dans les sommets du Jura. En laissant Saint-Domingue, Toussaint avait déclaré: «En me reversant, on n'a abattu à Saint-Domingue que le tronc de liberté, mais elles repousseront parce qu’elles sont profondes et nombreuses». Paroles prophétiques d’un leader politique expérimenté! La résistance à l’expédition de Napoléon Bonaparte doubla d’ardeur, elle se restructura à partir de 1802 autour de l’Armée indigène, sous la direction unifiée du général en chef Jean-Jacques Dessalines. Après deux ans de luttes, certaines sanglantes et meurtrières, d’autres plus glorieuses, les troupes françaises, habituées aux conquêtes de territoires en Europe, capitulèrent face aux va-nu-pieds de Saint-Domingue. Elles laissèrent sur le terrain plus de 40.000 soldats, y compris de nombreux officiers supérieurs. L’Armée indigène triompha, la révolution haïtienne pris naissance. Ce fut une victoire éclatante, inédite dans l’histoire de l’humanité. Ce fut pour la première fois qu’un soulèvement d’esclaves aboutit à une révolution victorieuse. 2. Naissance de l’État haïtien La victoire de l’Armée indigène sur les troupes expéditionnaires de Napoléon Bonaparte, à Vertières le 18 novembre 1803, a donné lieu à des festivités, des liesses de joie et des réjouissances populaires. Selon l’historien Thomas Madiou : « Les troupes en traversant les villes furent fêtées avec magnificence. La foule les suivait avec des acclamations à travers les campagnes. Les femmes, les jeunes filles embrassaient avec transport leurs époux et leurs frères. Ces grandes joies nationales se témoignaient par des chants et des pleurs » . Des airs révolutionnaires, de justice et de satisfaction se fredonnaient un peu partout. L’âme altière, chacun murmurait des rêves de grandeur pour la nation qui allait naître. On n’avait pas oublié la France, l’ancienne métropole. La France était le sujet de tous les anathèmes. L’un des secrétaires particuliers de Dessalines, l’intrépide Félix Boisrond-Tonnerre avait mis le feu dans les esprits le 31 décembre 1803 quand il avait déclaré devant les membres l’état-major de l’Armée indigène réunis en cénacle: « Pour dresser l’acte de l’indépendance il faut la peau d’un Blanc pour parchemin, son crâne pour écritoire, son sang pour encre et une baïonnette pour plume » . Pour la proclamation officielle et solennelle de l’indépendance, Dessalines avait convié l’armée et le peuple à une grande cérémonie aux Gonaïves, pour le 1er janvier 1804. L’invitation a été bien accueillie par la population. De toutes parts, on accéléra les pas en vue d’arriver à temps dans cette ville de l’Artibonite. La joie et la liberté se lisaient sur tous les visages. Selon Madiou: « La foule se pressa sur la place d’armes autour de l’arbre consacré à la liberté dont le feuillage ombrageait l’autel de la partie magnifiquement décoré. Les femmes, les jeunes filles, richement vêtues, étaient confondues parmi les guerriers qu’elles exaltaient par des chants patriotiques. » Le peuple se sentait libérer du joug de l’esclavage et des chaines entremêlées de la colonisation. Tout un chacun laissait percer la joie immense qui brûlait dans son cœur. La cérémonie de la proclamation de l’indépendance se déroula dans la matinée. Le moment était sacré, l’atmosphère était bénie par les premiers rayons du soleil. Les enfants du pays portaient leurs plus beaux vêtements. Les soldats s’habillaient du mieux qu’ils pouvaient, ils racontaient au milieu des conversations l’histoire vaillante de leurs faits d’armes. Les officiers de l’armée brillaient dans leurs habits d’apparat. Les officiers supérieurs, auréolés par la fortune de la gloire, avançaient aux pas d’oiseaux au milieu du peuple, ils prenaient position chacun dans la place qui leur avait été réservée. La cérémonie commença dans la joie, la gaieté et la sérénité. Sur l’estrade de l’autel de la patrie, le général Jean-Jacques Dessalines, majestueusement habillé pour la circonstance, épaulettes dorées sur les épaules, des pierreries étincelantes dans les doigts, agitant l’Acte de l’indépendance entre ses mains, a fait un vibrant discours. Dans ce discours, il a mis l’accent sur les méfaits de l’esclavage et de la domination coloniale, les cruautés et les agissements répréhensibles des anciens maîtres de Saint-Domingue et l’importance de l’indépendance. Dans cette même intervention, il a exhorté le peuple à tout faire en vue de maintenir cette indépendance obtenue au prix de grands sacrifices. Pour s’assurer que l’œuvre d’émancipation soit sauvegardée, il a demandé au peuple de « jurer à l’univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de renoncer à jamais à la France et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination ; de combattre jusqu’au dernier soupir pour l’Indépendance de notre pays » . Après avoir tenu ce discours sur le présent et l’avenir d’Haïti, Dessalines demanda à son secrétaire, le fougueux Boisrond-Tonnerre, de donner lecture, tour à tour, de la proclamation de l’Indépendance et de l’Acte de l’Indépendance. Ce dernier document a été préalablement signé au palais de la ville par les principaux généraux de l’Armée indigène. Ce qu’il a fait avec les accents enflammés qu’on lui connaît. Cette séquence ayant pris fin, selon le protocole établi pour la circonstance Dessalines remonta sur le podium. Il cria et lança au peuple : Vive l’indépendance ! Le peuple, enthousiaste, répéta à l’unisson: Vive l’indépendance! On pouvait entendre de loin ce cri de liberté et de détermination que psalmodiaient toutes les poitrines réunies. Un peu plus précis, l’historien Thomas Madiou a écrit : « L’Haïtien semblait croire que les échos de ses joies patriotiques traversaient l’Atlantique et se répétaient dans l’ancien monde » [ c’est-à-dire en Europe). La cérémonie officielle se termina sous les vivats, les accolades, les embrassades et les poignets de mains. La place d’Armes des Gonaïves se vida lentement, les généraux de l’Armée se rendirent au palais de la ville pour discuter des affaires pressantes du nouvel État indépendant. Le peuple a suivi Dessalines et les officiers de l’armée jusqu’au palais. Les soldats ont été également fêtés avec dévotion, transport et la fibre patriotique qui inondait l’atmosphère. La journée se termina avec des festivités un peu partout, au rythme des salves et des détonations de l’artillerie. Ce fut une belle journée, une journée historique, une journée d’apothéose dans les annales d’Haïti ! Ainsi, un nouvel État était né dans le concert des nations indépendantes du monde; un peuple nouveau s’est constitué dans la géographie diversifiée du monde. Une nouvelle société, constituée d’ethnies venues de plusieurs régions d’Afrique, d’anciens colons d’Europe, en particulier ceux de la France et de quelques survivants du peuple natif des Taïnos se sont greffés sur la terre d’Haïti pour entamer une nouvelle communauté nationale dans les Amériques. 3. Renaissance de l’ile d’Haïti La naissance de l’Etat haïtien a entraîné, historiquement parlant, la renaissance de l’ile d’Haïti. Je vais tenter d’éclaircir cette question de renaissance d’Haïti en vue d’enlever toute équivoque. Le triomphe de la Révolution haïtienne (1791-1804) a donné naissance à l’indépendance d’Haïti. Cette indépendance a facilité l’émergence de l’Etat haïtien. Pour sa part, la naissance de l’Etat haïtien a fait émerger la renaissance de l’ile d’Haïti qui depuis le Traité de Ryswick était divisée sous la domination de deux puissances colonisatrices et esclavagistes : l’Espagne et la France. En ce sens, la renaissance d’Haïti veut dire la reconstitution ou la réunification de l’ile. On a constaté que lors de la proclamation officielle de l’indépendance d’Haïti, il y a deux expressions qui venaient et revenaient assez souvent dans la bouche des acteurs et considérés dans les textes publiés en cette occasion. C’est le mot indigène et l’expression l’ile d’Haïti. L’usage de ces deux termes suppose au moins deux choses, deux assertions : 1) le retour à l’ancien nom de l’ile, Haïti, comme elle était connue avant l’arrivée de Christophe Colomb et des conquérants espagnols; 2) l’indépendance d’Haïti a été proclamée pour l’ile toute entière. a) La première assertion est plus facile à élucider puisque le nouvel Etat a effectivement retrouvé son ancien nom d’Haïti. Il semble que la culture Taino ou le sort des Peaux-Rouges a toujours habité le cœur des esclaves en révolte et les descendants des premiers habitants d’Hayti qui se sont retrouvés ensemble en pleine lutte, parfois dans les montagnes de l’île. En hommage à ces valeureux natifs Peaux-Rouges, les Haïtiens ont choisi de redonner le nom d’Hayti à l’île d’Haïti une fois l’indépendance acquise. Les révolutionnaires haïtiens victorieux des colonisateurs français ont compris qu’il y avait similitude dans leur résistance contre les conquérants espagnols . L’historien Thomas Madiou nous apprend que : « Le ciel était rempli du nom d’Haïti que les indigènes avaient donné à leur nouvelle patrie. Ce nom primitif de la contrée leur rappelait un peuple qui avait préféré l’extermination à la servitude » . Les nouveaux maîtres de l’île, les Haïtiens, se sentaient donc solidaires et très proches de tous ceux que les Européens ont tués, maltraités et ensevelis à cause de la perfidie des colonisateurs européens. Dessalines s’est présenté comme le « vengeur de l’Amérique». Il aurait répété : «J’ai vengé l’Amérique, mon propre estime me reste». La reprise du nom d’Haïti n’était pas sans effet dans les esprits. Les révolutionnaires haïtiens étaient bien imbus de l’impact symbolique et la charge politique de ce nom « Ayiti ». Ce fut avant tout un défi lancé à l’esclavage et à la colonisation. Aujourd‘hui encore, l’ancien territoire de la colonie française de Saint-Domingue porte ce nom originel d’Haïti. b) La deuxième assertion semble plus difficile à faire accepter par le simple fait que la puissance politique de Dessalines ne s’était pas manifestée en 1804 de manière concrète dans la partie de l’Est de l’île. La première chose qu’il faut se rappeler c’est que cette partie de l’île d’Haïti faisait partie, selon le droit des gens (pour parler du droit international de l’époque) de la colonie française de Saint-Domingue. Du fait que Saint-Domingue avait changé de nom et de statut politique et juridique après l’indépendance, au regard du droit et des relations internationales tous les compartiments faisant partie de l’île formaient une seule et même entité et changeaient également ipso facto de statut. Ce fut le cas de Santo Domingo. Par ailleurs, au-delà du changement politique et des effets juridiques que la révolution et la naissance de l’Etat haïtien ont entrainés, il est opportun, pour la circonstance, de se remettre aux faits qui se sont déroulés le jour de la proclamation de l’Indépendance. A cet effet, je soumets sous les yeux du lecteur ou de la lectrice quelques extraits des trois documents fondateurs de l’Etat haïtien publiés et/ou adoptés le 1er janvier 1804, ainsi que les écrits, la narration et les commentaires des premiers historiens haïtiens. En tout premier lieu il est à rappeler que le fondateur de la nation haïtienne, en parfait symbiose avec les sentiments généraux du peuple rassemblé sur la place d’Armes aux Gonaïves, avait déclaré dans la Proclamation de l’Indépendance d’Haïti : « Citoyens indigènes, hommes, femmes, filles et enfants, portez vos regards sur toutes parties de l’île… Veuillez noter la référence au terme « île » dans cette proclamation. L’historien Beaubrun Ardouin a expliqué le choix du nom d’Ayiti pour le nouvel Etat indépendant en ces termes : « Une idée, émise on ne sait par qui le premier, avait réuni tous les suffrages : c’était de restituer à l’île entière, qui devait former le nouvel Etat, le nom qu’elle portait sous ses premiers habitants - Haïti. Victimes de la cupidité cruelle des Espagnols, ces intéressants insulaires avaient partagé l’esclavage et les souffrances des premiers Africains amenés sur le sol de leur pays, ils avaient résisté ensemble contre leurs tyrans : leur mémoire réclamait cette nouvelle protestation contre la vaniteuse injustice de Colomb, contre ses pareils qui avaient fait valoir le nom de Saint-Domingue. C’était encore un nouveau moyen de rompre avec le passé colonial, justement abhorré ». D’autre part, l’Acte de l’indépendance précise sans détour : « Après avoir fait connaître aux généraux assemblés ses véritables intentions, d’assurer à jamais aux indigènes d’Haïti un gouvernement stable, objet de sa plus vive sollicitude ; ce qu’il a fait par un discours qui tend à faire connaître aux puissances étrangères, la résolution de rendre le pays indépendant, et de jouir d’une liberté consacrée par le sang du peuple de cette ile » . Une fois de plus, notez la référence à l’ile. Dans la même logique, l’une de premières mesures des Pères fondateurs de l’Etat haïtien était de proclamer le général en chef, en l’occurrence Dessalines, Gouverneur Général à vie de l’ile d’Hayti » . Veuillez noter une fois de plus la référence faite l’expression l’ile d’Hayiti. L’historien Beaubrun Ardouin a souligné à juste titre que l’indépendance d’Haïti a été proclamée pour l’ile toute entière. A cet effet, il a écrit: « Le nom d’Haïti, restitué, indiquait, comme nous l’avons dit, que dans la pensée des chefs qui venaient de proclamer son indépendance, tout son territoire, y compris celui des petites iles adjacentes, devait former le nouvel Etat… Il fallait donc conquérir tôt ou tard le territoire en possession des troupes françaises [la partie de l’Est de l’ile], au même droit qui avait déterminé la conquête accomplie ». Au terme de la grande victoire de Vertières, les troupes françaises, défaites, ayant Jean-Louis Ferrand à leur tête, se sont réfugiées en toute hâte dans la partie de l’Est de l’ile. De la sorte, voulant fortifier les places fortes de la partie de l’Ouest, pour les rendre imprenables à l’avenir, Dessalines n’exerçait pas encore sa puissance de nouveau chef d’Etat sur toute l’ile comme en 1801 l’avait fait le général Toussaint-Louverture. Il est un fait dans la tête ou dans l’esprit des dirigeants haïtiens de l’époque, l’indépendance d’Haïti était proclamée pour l’ile d’Haïti toute entière. Dessalines attendait donc le moment propice pour exercer cette autorité. Il ne voulait aucune frontière physique à l’intérieur de l’ile d’Haïti. D’ailleurs, il avait théorisé la question en termes géopolitiques. Il répétait : « A Haïti, il faut donner la mer pour frontière ». Cette théorie est compréhensible. La partie de l’Ouest de l’ile ne pouvait pas se déclarer indépendante et la partie de l’Est reste une colonie d’une puissance européenne. Le risque était trop grand, on ne pouvait pas se prétendre indépendants sur un bout de terre tandis que la plus grande superficie de l’ile ne l’était pas. Bien entendu au cours de ses deux ans de gouvernance (1804-1806), soit comme gouverneur général à vie ou empereur sous le nom de Jacques I, Dessalines ne parvint jamais à réunifier l’ile sous son autorité. Cet objectif a été atteint 16 ans plus tard par le président Jean-Pierre Boyer. Celui-ci gouverna l’ile d’Haïti de 1822 à 1844. Le 27 février 1844, dans la même dynamique de la chute de Boyer, les habitants de la partie orientale de l’ile se sont séparés d’Haïti. Aujourd’hui, après des soubresauts divers, dont la Guerre de la Restauration (1861-1865) déroulée de l’autre coté de la frontière, l’ile d’Haïti est divisée en deux Etats indépendants: la République d’Haïti et la République dominicaine, qui développent entre eux des relations diplomatiques normalisées. 4. Le défi actuel : l’impérieuse nécessité de refaire l’Union fait la force L’Etat haïtien est née à la fois dans la souffrance et dans l’apothéose. Il est entré dans le concert des nations dans une double dynamique de fracas et de magnificence. La révolution haïtienne a donné naissance à l’Etat haïtien et à la renaissance de l’ile d’Haïti. Aussi, la révolution haïtienne a contribué à sonner le glas du système d’exploitation de l’esclavage au XIXe siècle, elle a également contribué à la décolonisation physique et mentale à travers le temps. De plus, la révolution haïtienne a fait couler à bas le grand projet d’empire colonial français d’Amérique de Napoléon Bonaparte. Après la perte de Saint-Domingue, Bonaparte a été contraint de vendre en 1803 la Louisiane, une fameuse colonie française située en Amérique du Nord que la France a héritée de l’Espagne, aux Etats-Unis d’Amérique- pour quelques 15 millions de dollars. On voit là qu’Haïti a marqué l’histoire de l’humanité. Les Haïtiens et les Haïtiennes sont les enfants des géants de l’histoire, ils sortent tout droit des entrailles des personnages illustres ayant façonné, de manière positive, l’évolution du monde. Ils peuvent encore donner des significations nouvelles à l’histoire et vivre en symbiose avec la nature. Je profite de l’enseignement, de la portée, de la signification historique du premier janvier 1804 pour sensibiliser les citoyens et les citoyennes d’Haïti à l’égard du premier janvier 2017. Depuis quelques temps Haïti s’enlise dans une crise structurelle qui l’empêche de poursuivre sa marche émancipatrice tracée par les ancêtres. Haïti est loin de ce qu’elle a été dans le temps, une sorte de puissance régionale sur le continent américain ayant contribué, par exemple, à bannir peu à peu l’esclavage en Amérique du Sud et influencé ailleurs, d’une certaine manière, certains événements d’indépendance et de libération des peuples. Depuis un certain temps, l’élite du pouvoir haïtien n’est pas parvenue à inventer une société haïtienne socialement intégrée, libérée de la misère et du sous-développement. Elle n’arrive pas encore à faire ressortir toutes les capacités d’agir du peuple et de la nation. Les révolutions qui réussissent plus nettement sont celles qui inscrivent leur triomphe sur une longue durée. Telle ne fut pas le cas cependant pour la Révolution haïtienne malgré tout ce qu’elle a accompli ; la marche victorieuse de cette révolution s’est stoppée en route très tôt. On peut considérer que la révolution haïtienne a triomphé sur le plan politique et dans le chapitre de l’épanouissement culturel, mais son succès est moindre en ce qui concerne le bien-être social du peuple et le développement des ressources économiques. Les réalisations matérielles nécessaires aux transformations sociales et économiques n’ont pas abouties. L’Etat haïtien s'est encore égaré sur le chemin de la rédemption sociale et du décollage socio-économique. Le pays se cherche depuis belle lurette, sans jamais retrouver la bonne direction. A un certain moment, il s’est passé sans doute un choc, ce choc a causé lui-même une rupture de liens, une grande fracture sociale, dans l’évolution positive d’Haïti. Ce choc d’une ampleur considérable s’est révélé jusqu’à maintenant insurmontable. C’est ce défi qu’il faut relever, de génération en génération. Le leitmotiv de la révolution haïtienne s’est fait autour du principe idéologique : « l’union fait la force », le mot d’ordre du tèt ansanm, de cohésion politique entre les différentes parties pour défendre une cause commune, celle de la liberté. Quand on s’est départi de cette voie émancipatrice, on s’est dévoyé jusqu’à perdre le Nord. Pour reprendre le chemin où l’on s’est fourvoyé, pour reprendre les chantiers de la révolution sociale et économique, les acteurs, les compatriotes, les ingénieurs, les bâtisseurs de sociétés nouvelles, les protagonistes du moment doivent reconnaître que le pays appartient à nous tous et il incombe de travailler à son émancipation et son décollage. Pour cela, il faut recoudre le tissu social au lieu de continuer à le déchiqueter. Il y a nécessité de recommencer à parler les uns aux autres. Le dialogue social devient alors un acte révolutionnaire à entreprendre. Nous nous retrouvons devant l’impérieuse nécessité de refaire l’union fait la force. Ce premier pas permettra de recommencer la route de l’émancipation véritable du peuple haïtien.

Watson Denis, Ph.D. Professeur de pensée sociale haïtienne, d’histoire de la Caraïbe et des relations internationales à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) watsondenis@yahoo.com 25-26 décembre 2016 Auteur

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