Roger Dorsinville

«Mourir pour Haïti», un roman témoin

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Publié le 2017-01-06 | Le Nouvelliste

Culture -

Existe-t-il, dans la littérature militante, une œuvre qui m’ait autant marqué ? À la sortie en Haïti en 1984 de «Mourir pour Haïti», roman de Roger Dorsinville, mon ami Simil, peintre de renom (et intellectuel de belle eau), m’a fait lire ce petit bijou. Non seulement parce que lors nous avions soif de liberté, mais aussi nous étions initiés à une littérature de combat, d’engagement. Roger Dorsinville, de son long exil dakarois, a autant sensibilisé l’Haïtien qui a dû fuir le pays natal que le militant haïtien de l’intérieur. Dorsinville avait acquis une maîtrise de l’écriture. À la fois osée et suave. Écrire a sans doute constitué pour lui un engagement et un divertissement. «C’est un livre dur, méthodique, implacable, inattendu», commentait la revue Africa à la sortie de la 1e édition du roman en 1980. Dur, très dur : des jeunes résistant presque à mains nues dans les années 1960 contre le Fou-Délirant tombent, fauchés. Sacrifice d’autant plus beau que c’était inutile. Avec l’énergie du désespoir, ils ont combattu. Mais le Fou-Délirant avait éteint toute opposition, étouffé toute tentative de résistance. Méthodique et implacable : Dorsinville présente sans fard le drame d’une jeunesse assoiffée de liberté. Il ne gomme pas un réel saisissant et tragique. Autant les jeunes hommes et femmes d’Haïti sont résolus à mener une bataille perdue d’avance, autant le système répressif en place est impitoyable, autant il écrase tous ceux qui ont le malheur de se mettre sur sa route. Jamais roman n’aura été aussi poignant. Rapporter par le menu détail les derniers jours de ces jeunes lancés dans une guérilla urbaine sans soutien de groupes organisés constituait une gageure. Qui n’aura pas été relevée. Pour cause : la peur collective. Inattendu : effectivement, on ne s’attendait pas à ce que le drame de ces jeunes fût rapporté avec minutie au lecteur. S’il y a surprise, c’est qu’à distance Roger Dorsinville fut si bien informé pour se faire raconter puis recomposer l’atmosphère et remettre en scène. À la manière d’un réalisateur (de cinéma) ou justement d’un metteur en scène. La pièce est tragique, sur le carreau s’empilent les morts. Vraiment sur Port-au-Prince a soufflé un air de nécrophilie. Pas une fois Dorsinville n’a cité le nom du tyran, le désignant par «Le Fou-Délirant», correspondant à ses initiales : F.D. Avec le recul, on réalise, comme un gouffre ouvert devant soi, le temps perdu. Pour prendre la bonne voie. Que toute la seconde partie du XXe siècle s’est déroulée dans des luttes acharnées pour une Haïti autre, c’est tout à l’honneur des combattants. En effet, pour en faire une terre de liberté réelle, des jeunes ont payé le prix du sang. Des années après, cette quête de liberté est fiévreuse. C’est le mérite d’un romancier maître de son écriture (de son sujet) que de laisser à propos de la génération qui s’est retrouvée en première ligne en ce temps-là et si proche un roman témoin. Les personnages sont vrais, on reconnaît certains d’entre eux, on les croise entre les lignes. L’imaginaire de Dorsinville est alimenté par des faits véridiques. Une lecture trépidante, haletante. Les pages refermées, on se dit, navré : Quelle calamité ! Quelle fatalité ! Des vies fauchées. Des destins tragiques. Je ne veux pas m’attarder sur au moins un excès de langage à savoir la narration de la fin brutale de ces deux miliciens tombés au Champ de Mars un matin, un autre drame par rapport auquel le romancier fait une description cavalière de la manière dont leurs bouches inertes sont renversées sur l’asphalte. À la mort en 1993 de Me Guy Malary, ministre de la Justice, survenue tragiquement après sa sortie du ministère, en plein midi, s’inspirant sans doute du mauvais exemple de Dorsinville, un directeur d’opinion use du même verbe, inélégant, racoleur et superfétatoire. La littérature, c’est du sérieux. Dix fois un auteur doit peser une trouvaille langagière avant de l’adopter ou – pour éviter un regrettable malentendu – la rejeter. «Mourir pour Haïti ou les croisés d’Esther», un roman inoubliable, annonciateur de «Accords perdus», «Les vèvès du créateur» et «Ils ont tué le vieux blanc». Du réalisme crû. En tête de liste de l’œuvre abondante de Roger Dorsinville et un moment très fort dans les lettres haïtiennes du XXe siècle. Le lecteur que je suis reste convaincu que le sacrifice d’Esther et des autres jeunes en ces années mouvementées n’a pas été vain. Roger Dorsinville a droit à notre respect et mérite des félicitations.

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