Pour un changement de paradigme dans les relations haitiano-dominicaines

Discours du professeur Watson Denis

Publié le 2016-10-24 | Le Nouvelliste

Société -

A l’occasion du séminaire sur les relations haitiano-dominicaines organisé par l’Académie Jean Price-Mars du ministère des Affaires étrangères et des cultes et le Secrétariat technique de la Commission mixte haitiano- dominicaine,à l’Hôtel Montana, Pétion-Ville, Haïti, les 24-25 mai 2016. Nous sommes réunis ici pour discuter des relations haitiano-dominicaines. Laissons de coté, pendant un instant, les angoisses, les amertumes et les revers. Engageons le dialogue dans la sérénité dans le but de comprendre ce qui s’est passé et comment on peut reprendre le chemin et trouver la bonne direction. En ce sens, il n’est pas nécessaire de dire comment je suis heureux de prendre la parole en cette circonstance, en tant que coordonnateur de ce séminaire sur les relations haitiano-dominicaines pour souligner la portée et la signification de cette heureuse initiative. Qu’il me soit permis de le répéter ici haut et fort, en choisissant d’organiser ce séminairele ministère des Affaires étrangères, l’Académie Jean-Prince Mars de ce ministère, la Commission mixte haitiano-dominicaine et les institutions-partenaires décident de participer, à leur manière, dans le débat publicqui agite de nos jours, avec des intempéries houleuses,les relations diplomatiques entre Haïti et la République dominicaine, notre voisine la plus proche. En effet, la République dominicaine est la république sœur la plus proche d’Haïti géographiquement parlant.D’ailleurs on a souvent répété que la République d’Haïti et la République dominicaine sont liées par l’histoire et la géographie. Aujourd’hui je veux ajouter qu’Haïti et la République dominicaine sont unies aussi bien par la migration et le commerce. L’écrivain haïtien René Philoctète a, dans un beau roman, décrit la population d’Haïti et celle de la République dominicaine comme « le peuple de terres mêlées ». On comprend alorsque les problèmes de nature historique, politique, migratoire et commercialequi fragilisent parfois les relations entre ces deux Etats, évoluant sur une même ile,doivent être posés avec courage et discernement et résolus dans la concertation, le dialogue et la satisfaction réciproque des deux cotés de la frontière. Hier comme aujourd’hui, pour être plus précis depuis le début du XXe siècle, la diplomatie de la République d’Haïti tourne autour de deux axes principaux : Washington et Santo-Domingo. Certes, le monde a changé, le monde a beaucoup changé, mais cette réalité historique n’a pas été affectée autrement. Les changements du monde ont été considérables dans leur portée et majeurs dans leur densité et leur profondeur.Certains changements se sont caractérisés par des événements politiques, économiques, financiers, militaires et culturels de grande importance et ils ont modifié les mœurs, les croyances et les comportements es uns et des autres. Haïti (1915-1934) et la République dominicaine (1916-1924) ont connu pendant le XXe siècle l’occupation politique et militaire par les Etats-Unis d’Amérique. L’occupationnord-américaine a profondément changé la dynamique et les relations de pouvoir entre les deux Etats indépendants de l’ile. On a l’impression que cette occupation simultanée a rapprochée dans un sens Port-au-Prince de Santo Domingo. Pour dire les choses de manière plus précise, l’occupation des deux Etats de l’ile a inscrit, peu à peu, Port-au-Prince dans une relation de dépendance par rapport à Santo Domingo. La raison en est bien simple à comprendre : pendant et après l’occupation étrangère plus de capitaux ont été investis à l’est qu’à l’ouest de l’ile. Les conséquences sont bien connues aujourd’hui. Malgré des mutations profondes observées ici et là, la chancellerie haïtienne garde Santo Domingo comme l’un des deux pôles les plus importantsde la politique extérieure d’Haïti. La République d’Haïti a initié récemment une ouverture sur le monde latino-américain, il n’en demeure pas moins, que dans le cadre des relations bilatérales, la chancellerie haïtienne continue de prioriser les portes Washington DC etles lisières de Santo Domingo. Aujourd’hui cette priorité, disons une vraie option diplomatique, ne pose pas seulement au niveau de la sécurité intérieure des frontières comme espace vital ou de la manifestation des intérêts géopolitiques des grandes puissances, il s’agit de prendre denouvelles options, des initiatives opportunes et novatrices, en ce qui concerne notamment la migration, le commerce et les relations culturelles dans le cadre de l’inventiond’un art de vivre sur l’ile toute entière.C’est un virage qui appelle à un nouveau paradigme dans les relations bilatérales d’Haïti et de la République dominicaine. Ce changement de paradigme entrainera nécessairement une nouvelle mentalité dans les actions diplomatiques, de nouveaux comportement dans les relations bilatérales et de nouvelles approches dans nos conceptions de la politique, de l’économie et des relations sociales entre les deux peuples de l’ile.Toutefois, nous ne sommes pas dupes. Tout en étant positifs dans la vision nouvelle que nous stimulons dans la quotidienneté du champ diplomatique, il y aprescription de ne pas agir dans le triomphalisme, ni prendre des décisions empressées qu’un enchantement débordant pourrait inspirer à certaines occasions. Il y a trop d’impondérables dans la vie politique en général et le champ diplomatique en particulier pour agir de la sorte. A cet égard, ce séminairesur les relations haitiano-dominicaines revêt toute son importance. Il sera un espace de formation pour certains, d’information pour d’autres et d’échanges pour tout un chacun de nous. Le séminaire se déroulera autour du thème central de : « Dialogue et rapprochement diplomatique ». Ce dialogue doit être saisi et compris à deux niveaux. Un niveau de concertation à l’interne en vue de mieux déterminer les objectifs à atteindre et un niveau de projection à l’externe.Enfin de compte, il est d’intérêt commun que les deux Etats indépendants de l’ile d’Haïti continuent de choisir le dialogue comme arme permanente de la diplomatie. Sans aucun doute, ce dialogue permettra de résoudre les différends en appliquant les normes établies au sein de la communauté internationale et en faisant usage, de bonne foi,des normes et des principes du droit international. Ce dialogue permanent est à même de contribuer au rapprochement diplomatique entre ces deux Etats. Aujourd’hui plus que tout autre moment de l’histoire, il y a nécessité de mettre en place des politiques de bon voisinage qui puissent être bénéfiques aux deux peuples consanguins évoluant à quelques lieux l’un de l’autre dans le confluent de la Mer des Caraïbes. Ce séminaire sur les relations haitiano- dominicaines est l’une de ces initiatives qui peut servir comme tremplin à la mise en place de ces politiques de bon voisinage. L’esprit doit être bien disposé pour prendre un nouveau départ, pour entamer une nouvelle ère de coopérationentre Haïti et la République dominicaine. Avec ce séminaire, il est donc lancé un débat sur une nouvelle compréhension et une nouvelle appropriation des relations haitiano-dominicaines. Les relations haitiano-dominicaines sont trop importantes pour la survie du peuple haïtien pour les laisser à la dérive. Le débat touchera plusieurs questions d’intérêt général. Parmi celles-ci, je peux énumérerla migration, le commerce, la territorialité culturelle à la frontière, les relations diplomatiqueset politiques et le fameux arrêt TC : 0168/13de la Cour constitutionnelle de la République dominicaine à travers lequel plus de 250,000 Dominicaines et Dominicaines d’ascendance haïtienne ont été déchu tout bonnement de leur nationalité d’origine acquise par droit du sol (principe du jus soli). Cette décision étonnante, a-historique a défrayé la chronique et elle continue de susciter de l’intérêt au sein de la communauté internationale. Comme vous le savez cette décision n’a pas de fondement juridique dans le droit constitutionnel dominicain, encore moins dans le droit international ; elle s’apparente plus à une décision politique dictée par des intérêts inavoués. A coup sûr, le débat de ce séminaire sur les relations haitiano- dominicaines se fera à tête reposée, sans acrimonie, ni révolte. On n’intervient pas sur les questions d’Etat dans l’agitation périlleuse et la perturbation des ondes ou des pulsions. Ces questions, d’intérêt général, exigent la réflexion sereine et des échanges fructueux. La réflexion lumineuse et le débat contradictoire mais productif sont les étapes indispensables pouvant nous permettre de dégager des stratégies adéquateset des politiques publiques appropriées. Le séminaire comprenddonc cinq sessions, qui sont :1) la République d’Haïti, la République dominicaine et les relations internationales ;2) commerce et questions frontalières ;3) la question migratoire, la dénationalisation et les enjeux des relations haitiano-dominicaines ;5) de la normalisation des relations haitiano- dominicaines et 5) discussion en ateliers. On comprend tout de suite que le séminaire est divisé en deux grandes parties. Il y aurad’abord les interventions des spécialistes et des experts sur les thèmes mentionnés antérieurement,suivies de débat. Ensuite, à la fin des sessions, on discutera les différents thèmes en ateliers dans le but de faire des propositions concrètes et réalistes tendant à renforcer les relations haitiano- dominicaines. Voilà encore des objectifs structurants qui démontrent, si besoin est, toute l’importance de ce séminaire. Des citoyens et des citoyennes, en majorité des jeunes des deux sexes, sont conviés à discuter des relations haitiano-dominicaines et à faire des propositions relatives à ces relations en pleine mutation. C’est une bonne stratégie de concertation nationale. Je peux dire tout simplement c’est une bonne stratégie de concertation nationale sur une question aussi importante qu’est la politique extérieure d’Haïti vis à vis de la république voisine. C’est direque nous avons choisi une démarchedémocratique et une méthodologie participative. En fait, nous savons tous et toutes, que la meilleure stratégie possible pour élaborer une bonne politique extérieure, c’est de faire participer les citoyens et les citoyennes à toutes les étapes de son élaboration. Au bout de l’exercice nous croyons fermement que cette politique extérieure, en l’occurrence celle d’Haïti, aura plus de chance de réussir dans les faits. Nous allons tenter cette belle expérience démocratique: gage du renouveau de la diplomatie haïtienne dans le concert des nations. Je souhaite à tous et à toutes une bonne participation à ce séminaire sur les relations haitiano-dominicianes! Prof. Watson Denis, Ph.D. Consultant, docteur en Histoire, spécialiste de relations internationales, coordonnateur du séminaire. 24 mai 2016

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