Et les pierres ont chanté

Publié le 2016-09-05 | Le Nouvelliste

Société -

Quand le fouet a déchiré l’homme-Dieu Quand on a frappé l’amour innocent, On attendait ce jour-là que les pierres crient (bis) Mais les pierres se sont tues La colère s’est perdue dans l’oubli (bis) Voilà un des chants de carême que je préfère. Je l’ai découvert un vendredi saint lors d’une retraite fermée à laquelle j’avais pris part à l’Institution Sainte Rose de Lima, (ISRL) école catholique où je travaille. Ce chant m’est revenu en tête lorsque, assise dans la chapelle de l’école, j’ai entendu chanter les pierres. Au diapason de la chorale, elles criaient leur joie d’être à nouveau des pierres vivantes. Ce mardi 23 août 2016, fête de Sainte Rose de Lima, les Sœurs de Saint Joseph de Cluny fondatrices de l’ISRL, avaient convié le peuple de Dieu à rendre grâces avec elles pour leur chapelle rénovée. La bénédiction solennelle s’est faite au cours d’une messe présidée par Mgr. Guire Poulard, archevêque de Port-au-Prince, assisté de Mgr. Joseph Lafontant,Mgr. Louis Kébreauet de neuf prêtres. Je suis contente de voir le Père Michel Briand, religieux français grièvement blessé par des bandits au sortir d’une banque le 31 août 2015 à Port-au-Prince. Père Michel est remis de ses blessures et de retour à sa terre de mission. Dieu soit loué ! Pour cette célébration eucharistique, belle est la ferveur des fidèles, palpable l’émotion chez ceux et celles qui, depuis le tremblement de terre du 12 janvier 2010, attendaient que la maison de Dieu retrouve sa fonction, sa mission. Ce mardi 23 août, dans la chapelle qui sent la peinture fraîche et la sciure de bois, le peuple de Dieu, nombreux, élégant et recueillicommunie dans l’action de grâces, autour des religieuses. Et ces murs, sevrés depuis le 12 janvier 2010 – c’était aussi un mardi – de cantiques, d’hymnes et de répons – se mettent à vibrer, à tressaillir à acclamer. De ma place, je les entends fort bien. Un peu d’histoire Avant cemardi fatidique, cela faisait quelque 118 ans que ces pierres résonnaient quotidiennement au rythme, des laudes, des vêpres, de l’angélus, de l’Évangile proclamé. Consacrée par Mgr. Jules Tonti le 30 août 1892, la petite chapelle qui ne mesure que quinze mètres de long sera longtemps le cœur de la communauté, du pensionnat – c’était le statut premier de Sainte Rose – et du quartier de Lalue. Rapidement devenue trop petite, elle verra sa capacité d’accueil doubler en 1913, grâce au prolongement du bâtiment. Elle est bien ancrée dans les habitudes dominicales des Port-au-Princiens. En témoigne ce passage du roman de Fernand Hibbert, Les Thazar, publié en 1907 : « Ce dimanche-là, elles sacrifièrent la cathédrale et se contentèrent de faire une courte apparition à la chapelle des Sœurs de Lalue. » Vers les années 1950, aux soins de l’architecte Max Ewald, des bas-côtés seront ajoutés, augmentant à nouveau les places dans ce lieu de culte, toujours bruissant de la parole de Dieu. Et puis, un après-midi de l’an 2010, les pierres se sont tues. Le jour J Ce silence n’avait que trop duré. Plus de six ans après l’effondrement d’une partie de la toiture, la dislocation et l’affaissement de plusieurs pans de mur, c’est dans une chapelle agrandie, consolidée, et modernisée que la grande famille de l’Institution Sainte Rose de Lima a chanté son action de grâces. Les Sœurs de Cluny occupent tout un côté de la nef suivies deplusieurs religieux d’autres congrégations ; le personnel de l’école est en nombre imposant.Ont aussi fait le déplacement beaucoup d’anciennes élèves de moult générations(l’école a fêté ses 150 ans en 2014 !),les habitués de la messe dominicale, des élèves en uniforme ou en civil, des parents, des représentants du mouvement des Associés, les ingénieurs, techniciens et ouvriers, travaillant sur le chantier depuis plus de 3 ans, le Premier Conseiller de l’Ambassade de France, le Directeur de l’Enseignement Secondaire, des amis de la maison… Ils sont venus, ils sont tous là. La messe Il est 4h10 PM quand la cérémonie commence avec l’entrée processionnelle des célébrants :« Dieu nous accueille en sa maison, Dieu nous invite à son festin, jour d’allégresse et jour de joie, Alléluia’. Puis Mgr. Poulard procède à l’aspersion del’assemblée et des murs de l’édifice« Que tes œuvres sont belles, que tes œuvres sont grandes... » C’est Mme Marie-Claude Laforest, Directrice de Sainte Rose de 1989 à 2006 qui fait la première lecture, Mme Gernide Joint, la deuxième. Elle est une fidèle de la chapelle et son frère, le R. P. Gasner Joint est un des concélébrants. Puis c’est au tour de Père DudleyMocombede proclamer l’évangile. Dans son homélie, Mgr. Poulard revient sur la sagesse du roi Salomon dont il a été question dans la première lecture, et il insiste sur la circonstance qui nous rassemble. Devant l’évidence des débours consentis pour reconstruire cette maison, «certains diront qu’il y a d’autres priorités, qu’il vaudrait mieux investir pour reloger des sans-abri. Mais Dieu mérite d’être bien servi. Il mérite le meilleur de ce que nous avons et de ce que nous sommes », déclare l’archevêque de Port-au-Prince. Et dans ses propos je vois le reflet de toute cette belle solidarité qui a permis que la bénédiction se fasse à la date prévue. Les contributions financières multiples depuis six ans bien sûr. Mais aussi cet immense « konbit » des bénévoles ces jours derniers pour transporter et dépoussiérer les bancs, balayer l’espace, essayer de faire briller la mosaïque, trouver et faire venir des plantes pour aménager les parterres extérieurs, balayer et épousseter encore. Après que M. Julio Cadet, un habitué de la messe du dimanche, se fut chargé de la prière universelle,nous sommes rendus à l’offertoire. La chorale et l’assistance en chœur chantent :« Men nouGranMèt, nou pote tout sa n yedevan W. »Les familiers de la chapelle sont tous représentés dans la procession des oblats,une élève, un parent,une religieuse de la congrégation, un professeur,une fidèle de la messe dominicale.Six élèvesassurent la quête.Après la communion,la chorale,dirigée par Sœur Jeanne,entonne le Salve Regina. Les évêques se lèvent, imités par les prêtres concélébrant et par les fidèles. Moment de ferveur intense ! Sœur Marie-Charles, actuelle Supérieure de la Communauté Sainte Rose et Sœur Anne-Marie, qui a dirigé l’école pendant plus de vingt ans, se succèdent au micro pour revenir sur l’histoire de la chapelle et pour remercier tous ceux qui ont contribué à la reconstruction et à la réussite de la fête du jour. « Il y a eu l’obole de la veuve, il y a eu des contributions plus importantes. Vos noms sont tous inscrits dans le cœur de Dieu » conclut Sœur Anne-Marie. Elle annonce aussi que durant l’année scolaire 2016-2017, tous les premiers samedis du mois, une messe sera dite aux intentions de ceux qui ont permis que la chapelle renaisse. Il est 6h05 quand la cérémonie se termine. Il a fait chaud dans la chapelle malgré les ventilateurs et malgré les multiples ouvertures béantes, les vitraux attendant d’être installés.Mais au lieu de la fatigue, l’ennui ou l’inconfort, c’est la satisfaction et la fierté qui se lisent sur tous les visages. On s’embrasse, on se félicite, on est heureux de se retrouver en ce lieu. Les pierres m’ont dit Après le départ de la grande foule, je traîne un peu dans l’église encore illuminée. Sœur Marie-Christine, responsable de la sacristie, retire les ornements d’autel. Les anthuriums rouges donnent un éclat tout spécial aux corbeilles de fleurs. Les pierres ont cessé de chanter, mais elles chuchotent entre elles. Entre les murs désertés, je perçois leur excitation face à ce retour à la vie pour lequel elles ont si longtemps prié. Elles sont surexcitées à la perspective des messes du dimanchedont elles vont recommencer à être les témoins privilégiés ; de toutes les grandes premières qui se profilent à l’horizon après six ans de léthargie : première messe du Saint-Esprit, première veillée de Noël, première première communion, première profession religieuse…

Nathalie Lemaine 24 août 2016 nathalielemaine@hotmail.com Auteur

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