Cap-Haïtien : Une ville méconnaissable ( 1 de 3 )

Publié le 2016-08-18 | Le Nouvelliste

Société -

Islam Louis Etienne La musique « Cité du Cap Haïtien », écrite par le maestro Ulrick Pierre-Louis et immortalisée par l’orchestre Septentrional pour vanter la beauté de la ville, n’a plus sa raison d’être. Elle a perdu non seulement son vernis mais encore son essence et son arôme. Maintenant, elle ne ressemble même pas à son ombre. Si Ulrick devait vivre toujours, il se serait trouvé réellement embarrassé devant le constat actuel. Les Capois authentiques qui ont connu une ville charmante, paisible, hospitalière et accueillante seraient extrêmement déçus et découragés de vivre dans une ville bouillonnante, bourdonnante, polycéphale, agressive, sale et surpeuplée, dans laquelle tout se bouscule : les gens, le commerce, les motos, le trafic et même les institutions scolaires. Il y a presque une école par quartier. L’école est entrée en concurrence directe avec la borlette. Certains espaces scolaires qui ne peuvent même pas loger une gaguère sont habilités par le ministère de l' Education à recevoir nos enfants pour faire leur éducation. Pour comble de malheur, ils détiennent toutes les classes du troisième cycle et du secondaire ainsi que la licence de fonctionnement. Ce n’est pas par hasard que l’éducation ait atteint chez nous son niveau le plus bas. Indépendamment de son contenu qui laisse à désirer, l’espace physique de certaines écoles provoque beaucoup d’inquiétudes et d’interrogations .Pour certains d’entre eux, en dehors de la bicoque où sont entassés quelques bancs, il n’y a pas d’espace vital. Même en période de recréation les élèves restent accolés les uns aux autres comme des sardines. La recréation a maintenant une autre signification. C’est seulement un espace creux pendant lequel les cours sont suspendus et au cours duquel les élèves peuvent gérer le temps à leur façon et selon leurs besoins mais il n’existe pas des espaces de jeux où l’enfant peut s’épanouir, développer ses talents, s’affirmer et se faire remarquer. Le ministère doit faire beaucoup de travaux d’inspection dans le Nord pour obliger les responsables à créer un minimum d’ambiance favorable à l’émancipation et au développement de nos enfants. Les semi-lycées représentent le nouveau vocable, la nouvelle gangrène et le nouveau cancer pour désigner les écoles qui offrent un enseignement au rabais et qui transforment l’éducation en un commerce vil et dégradant et la ville en une véritable pétaudière. N’oublions pas ce que dit l'adage « Tant vaut l’école, tant vaut la nation. » Dans les pays sérieux, les villes se construisent selon un plan d’urbanisation et d’aménagement du territoire. On met d’abord en bon état de fonctionnement tous les services vitaux de base comme les routes, l’électricité, l’eau potable, les marchés, les écoles, les hôpitaux, les places publiques, les terrains de jeu, les espaces propres à l’agriculture et à l’élevage , les ponts et les viaducs avant d’arriver à la construction de l’habitat. On établit parallèlement des lois pour leur gestion efficace et rationnelle. Toutes les activités et tous les besoins sont non seulement prévus, assurés et pris en compte mais aussi gérés efficacement. De plus, on ne fait pas passer les routes nationales dans les villes. Elles doivent passer en dehors de la ville pour ne pas entraver la circulation. Chez nous en Haiïti, on fait les choses à l’envers. On préfère jouer le rôle de pompier au lieu de gestionnaire et ce n’est même pas un pompier avec de grandes capacités mais un pompier qui peut éteindre des étincelles alimentant de petits foyers. On est dépassé par des cas d’incendies majeurs, par tout développement inattendu et inconsidéré d’une activité parce qu’elle n’était ni prévue ni contrôlée à la base. Elle se développe rapidement jusqu'à devenir un monstre sans pieds ni tête et insaisissable dans tous ses compartiments. Les nouveaux défis de la ville du Cap Haïtien. La ville du Cap-Haïtien, comme la majorité de nos villes de province, a éclaté et ses composantes sont disséminées un peu partout. Elle a perdu ses marques et ses repères. Son charme a disparu pour exhiber sa laideur dans tous ses aspects et dans toute sa profondeur. Plusieurs indicateurs nous montrent que cette ville fait face à de sérieux et nouveaux défis. Le samedi 22 juillet, l’orchestre Septentrional devait donner un concert d’anniversaire sur le boulevard en face du Feu-Vert, exactement dans l’espace qu’on lui avait déjà promis depuis belle lurette. Pour les besoins de la cause et pour garantir la sécurité des participants, la police avait pris des dispositions pour fermer l’espace à partir de la rue 18 en face du MSPP du côté Nnord et de l’EDH du cote est. Ce spectacle nous a permis de vivre une expérience extraordinaire parce que même au carnaval à Port-au-Prince, nous n’avons jamais vu autant de monde participer à une activité mondaine et surtout des jeunes. De plus, ce concert n’était pas l’unique activité mondaine de la soirée ; les boîtes de nuit étaient pleines à craquer. Sans compter les indifférents qui sont restés chez eux. Cette situation nous a rapidement interpellés et nous avons pu produire l’ observation suivante : » Le Cap est une ville qui connaît une surpopulation remarquable, pertinente et agressive. « Lorsqu’on considère la fonction y=f(x) dans laquelle X représente la variable indépendante qui désigne la population et Y la variable dépendante qui représente les différents services à offrir à cette population. Toute variation de X (c’est – a –dire de la population) entraine nécessairement et immédiatement une variation de Y (c’est-à-dire des services à offrir) La logique commande de considérer les participants au concert comme une fraction de la population, un échantillon de la population mais pas comme l’univers de la population capoise. Donc toute augmentation de la population entraine automatiquement une augmentation proportionnelle des services à offrir comme la santé, l’éducation, la circulation, les produits de consommation, l’habitat, etc. La structure de service pour être fonctionnelle et efficace doit être proportionnelle à la demande. L’enfant dont la pointure actuelle est 6 ne pourra plus utiliser le même soulier dans 3 ou 4 ans. L’augmentation de la pointure oblige de changer les souliers. Les services qui avaient donné des résultats valables et concrets autrefois ne peuvent plus accuser la même performance aujourd’hui s’ils ne sont pas ajustés et même adaptés à la nouvelle réalité. Tout devient très peu pour une ville surpeuplée. Certains services paraissent même insignifiants. Nous avons été admirablement et étonnamment salué et impressionné par des montagnes de fatras jetés ça et là sur le trajet menant au concert. Dans certains carrefours, ils entravent carrément la circulation. Le pic se trouvait devant Septent-Theatre sur le boulevard même dans le périmètre de l’espace où devaient se tenir les participants au concert. Nous avons remarqué le service de la voirie à pied d'œuvre à notre aller. A notre retour, à une heure avancée de la nuit, les choses étaient redevenues au même et semblable état. Il faut aussi comprendre qu’on ne peut pas installer des barques à ordures dans chaque quartier de la ville et malheureusement ceux qui ne sont pas encore convertis en marchés tendent rapidement à le devenir. Le marché prend des proportions considérables et alarmantes de jour en jour. Il faut agir rapidement et prendre des mesures d’urgence pour stopper ce fléau d’abord en restaurant le marché Cluny ensuite pour débarrasser les rues de la ville de ces marchandes pour la plupart improvisées et qui ne rapportent absolument rien à l’Etat. Si elles offrent à la collectivité un service utile et nécessaire, qu’elles soient prises en compte et organisées par l’Etat. Les rues ne sont plus balayées chaque matin comme jadis. Les fatras empêchent la circulation normale des eaux domestiques. Elles sont bloquées, stagnées pour développer des foyers de moustiques. Dans les fatras, on trouve toute sorte d’ordures, y compris des cadavres d’animaux tués par accident et qui dégagent une odeur nauséabonde qui se répand dans toute la zone. Le service de la voirie n’arrive pas à débarrasser la chaussée chaque jour de ces éléments pathogènes qui portent certainement atteinte à la santé de la population. Les employés affectés à cette sale besogne ne sont ni équipés ni protégés. Ils travaillent sans masque et sans gants. Ils respirent à pleins poumons cette odeur pestilentielle et parfois lorsque la pelle n’arrive pas à dissocier certains déchets, ils utilisent leurs propres mains pour déblayer la chaussée. Ils s’exposent donc à toute sorte de maladies. De plus, la zone du boulevard qui représentait autrefois la zone de promenade par excellence s’est transformée en une véritable zone commerciale et la plus achalandée de la ville. On y trouve un peu de tout, du plus simple au plus sophistiqué. Les fiancés peuvent tout trouver pour préparer leur mariage. Cette zone est aussi utilisée comme aire de stationnement les soirs pour les gros transporteurs. La ville touristique d’hier est transformée en ville commerciale dans le désordre le plus complet. La seule note positive est l’organisation des transports en commun qui se fait par plusieurs compagnies privées avec beaucoup plus de commodités : siège individuel, bus spacieux et climatisé, gare routière plus ou moins organisée. Il manque seulement des toilettes dans les autobus. Le transport coûte un peu plus cher certes, mais le traitement et le service offerts sont plus corrects. L’hôpital Justinien, œuvre colossale d’un simple citoyen, qui fut membre de l’édilité capoise en 1880, inauguré avec faste et d’imposantes manifestations le 16 mars 1890, reste et demeure le deuxième plus grand centre hospitalier universitaire du pays. Depuis près de deux siècles, il n’a pas cessé d’être d’une très grande utilité à la collectivité capoise. Cependant, en deux occasions majeures, il a été dépassé par les événements alors que la ville ne comptait que 10 000 habitants. D’abord lors du tremblement de terre du samedi 7 mai 1842 où 5 000 habitants périrent dans la catastrophe, c’est-à-dire la moitié de la population. Il n’a pas pu donner des soins appropriés aux survivants ni gérer les cadavres. Il n’avait non plus les moyens pour lutter contre l’épidémie qui s’en était suivie. Ensuite, avant son inauguration en 1881 lors de l’épidémie de la petite vérole qui décimait les familles à travers le pays et plus spécialement dans la métropole du Nord. Il n’était pas non plus à la hauteur de la situation. Il manquait de tout et tout spécialement d’espace. Après plus de deux siècles de service, cette vieille structure médicale ne peut plus répondre aux attentes d’une population qui croît à un rythme exponentiel. La population capoise avoisine maintenant plus d’un million d’habitants. Pour lui offrir des soins approximatifs et rudimentaires et une éducation régulière et de qualité, il faut carrément penser à un autre hôpital universitaire et un autre lycée fonctionnant en double vacation ; les deux en dehors de la ville. Justinien Etienne a fait le sien, faisons maintenant le nôtre. On n’a aucune structure médicale et éducationnelle sérieuse, suffisante et solide dans la ville pour lutter contre une autre épidémie ou une autre pandémie ou une autre catastrophe naturelle et surtout contre les semi-lycées. Que nous les transformons en lycée ! Il nous faut faire d’autres avancées significatives et tangibles dans le domaine de la santé et de l’éducation si on veut réellement avoir une jeunesse pétrie, formée et en bonne santé. Pourquoi briguer le poste de la municipalité, si vous n’avez pas de solution ? (A suivre) Islam Louis Etienne Aout 2016

Réagir à cet article