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Pas de pèlerinage sans feu à Saut-d'Eau!
Haïti: Sur fond de paysage boisé où chante une cascade, des pèlerins, - portant uniforme chamarré de mouchoirs, de bouts de tissus de diverses couleurs - allument des cierges au pied des arbres géants. Les troncs quasi-calcinés, - qui ne tiendront pas longtemps debout - prennent feu lorsque le houngan crache un long filet de clairin sur les flammes vacillantes. « C'est ici que vivent les loas. Ils reposent dans les arbres. C'est pour cela que nous y allumons des bougies », affirme une manbo officiant dans une grotte, à Saut-d'Eau, ville du département du Centre.
« Je viens de faire une demande pour une femme qui a un kyste à l'ovaire. J'allume une chandelle pour elle », confie un houngan venu de Jacmel. Mais la racine de cet arbre prend feu. « Je peux enlever ma chandelle », réplique-t-il. Et la flamme est en train de lécher la racine. « Je ne peux pas la retirer, je ne sais pas quelle prière cette personne a fait sur cette bougie », dit-il sur un ton navré.
Le cercle magique
Magalie, 39 ans, se représente Saut-d'Eau comme un cercle magique où vingt et une nations de l'Afrique-Guinen sont réunies. La cascade symbolise pour elle une mère ; elle vient se plonger chaque année depuis l'âge d'un an dans ce liquide qui la purifie, la débarrasse de toute impureté. « Je suis à mon 39e pèlerinage. Chaque année, je viens voir ma mère. C'est elle qui trace ma route et conduit mes pas », loue-t-elle.
Magalie connaît les reposoirs des esprits de par leur morphologie. Elle montre les abris végétaux de Marassa trois, de ti Jean Pétro, d'Erzulie Dantor, d'Ogou Feray, de Grand bois, de Simbi et aussi l'emplacement d'un arbre détruit, des années auparavant, par le feu.
Tous les esprits auxquels croit Magalie trouvent chacun refuge dans un arbre au pied duquel flambent des bougies. Les flammes continuent de se raviver sous les jets de clairin au fur et à mesure que la procession de pèlerins avance.
Malgré quelques chandeliers installés au pied de certains arbres, ils préfèrent le contact de la bougie avec le végétal pour que la prière arrive sans peine aux oreilles des dieux. « Fòk se nan bouda pye bwa pou n fè liminasyon, se konsa depi tout tan », réplique un vodouisant à un jeune qui s'obstine à le sensibiliser sur les effets dévastateurs de cette pratique ancestrale sur l'environnement. A l'instar de Magalie, ce vodouisant a sa logique selon laquelle les dieux vodou protègent cette nature luxuriante depuis toujours.
Paradoxalement, un hougan de l'Artibonite tient sa bougie non allumée. Il partage l'idée des jeunes qui s'insurgent contre la pratique néfaste des vodouisants. « Je ne fais pas comme eux. J'ai prié sur ma bougie près de cet arbre et je vais l'allumer chez moi. Ces serviteurs n'ont pas d'amour pour les arbres, ce sont les loas qui aiment les arbres. Quand il n'y aura plus de reposoirs dans le saut, ils iront ailleurs pour faire leur demande », prophétise-t-il.
Parler à son sexe
Dans l'eau qui tombe des hauteurs peuplées de grands arbres, une jeune femme fait ses ablutions avec des feuilles et parle à son sexe comme à un enfant. « Men kout fèy twa pawòl, chòbòlòt, men fèy kapab, men fèy santi pou ou. M ap ba ou chans, chòbòlòt », répète-t-elle avec ferveur.
Entre-temps, là où coulent des filets du liquide transparent et incolore, des gens le conservent dans divers récipients et le gardent pieusement telle une eau bénite. Une femme boit l'eau de la chute pour se purifier comme d'autres abandonnent un de leurs vêtements pour laver leur âme de tous péchés.
Un long escalier mène à la cascade. La foule afflue par ce passage bordé de fer forgé peint aux couleurs de la Vierge : bleu pour le ciel et les collines bleutées qui se dressent au loin, et blanc pour les nuages et la chute d'eau qui tombe comme un raie de lumière traversée d'une coulée de soleil.
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