|
|
 |
 |
| Frankétienne: l'écrivain s'emploie-t-il à détruire une tradition littéraire pour faire l'exorcisme des forces qui enkylosent l'histoire nationale? |
| |
|
|
 |
|
 |
| |
Livres en folie |
|
| |
|
|
| |
Frankétienne persiste et signe
A un ami qui lui disait d'acheter un livre sur Jezabel, Frankétienne ripostait après la lecture du bouquin:"Ils nous ont tout pris, nos terres et nos richesses. Qu'ils nous laissent avec nos mythes !" L'éternel féminin, la nuit lunaire, la volupté, la copulation primordiale des éléments dominent le spiralisme de Frankétienne. Saturne et Prométhée sont les deux pôles d'attraction de l'écrivain. Il balance d'un mythe à l'autre avec une androgynie assumée. Il sera en signature à Livres en Folie, édition 2008. Une occasion de rencontrer le sphinx de la littérature contemporaine haïtienne.
Haïti: On ne cessera de dire que Frankétienne est l'écrivain le plus difficile de toute la littérature haïtienne contemporaine. Par paresse dans une écriture anecdotique et par tradition du récit linéaire, le lecteur est comme brutalement provoqué dans son confort. C'est ce brusque réveil qui est à la base des malentendus avec le maître du spiralisme. Les oeuvres que Frankétienne signera à l'édition 2008 de Livres en Folie viendront encore subvertir la notion de la lecture.
La constance dans la subversion laisse croire que le romancier de « La Diluvienne », de « Le Sphinx en feu d'énigmes », de « Brèche ardente » et de « Mot d'ailes en infini d'abîme » croit encore qu'il détient une vérité que la majorité de ses compatriotes n'arrivent pas encore à saisir.
A la lecture rapprochée des oeuvres du spiralisme on en sort avec l'idée que le mot, le paragraphe et la page servent de prétextes littéraires à un homme qui ne peut tout dire du feu prométhéen qui brûle en lui. Son exploration du baroque ne s'effectue pas dans les diverses dimensions de l'espace physique. Elle fait pénétrer le lecteur dans des univers intérieurs tourmentés. On se demande : l'écrivain ne s'emploie-t-il pas à détruire une tradition littéraire tenace pour faire le complet exorcisme des « forces nocturnes qui l'habitent » ou qui ankylosent l'histoire nationale?
Sommes-nous en présence du « magicien » dont avait parlé Aimé Césaire en 1944 en Haïti ? S'agit-il du tellurique alchimiste qui fait coucher sur des tracés occultes, à défaut du divan freudien, la schizophrénie sociale pour faire sortir des corps accablés la peur, la culpabilité, l'envoûtement, l'obsession, l'incarcération, l'inceste et le ténébreux...?
« BRECHE ARDENTE » est le livre du feu et de l'incandescence. Il s'emploie aussi à dire la perversion des corps sans aucune pudibonderie : « Repose-toi, écrit Frankétienne, dans la paix du travail sirop de lune dodoméat alléluia mea-culpa sur ta main divine dans la maxidivine madivineuse miraculeuse et boubouneuse. » Enfin!... Continuer > |
|
| |
|
|
| |
Ce travail-là, ce n'est pas celui de la production matérielle capitaliste. C'est la quête d'un plaisir primordial d'où naîtrait un autre monde des sens. Cette renaissance semble impossible sans le passage obligé de violentes agressions ou de « l'orgie de cactus et de flèches épineuses, un échiquier de glaives de poignards de catchapicas de poignards de catchoupines ». Le maître du spiralisme nous conduit dans les sentiers du plus haut sadisme et des « cadavres exquis » du surréalisme. Parce que sa contestation lui permet de vaincre des interdits, il s'autorise, dans des pages de haute graphie, à mentionner « suceuses de voyelles, fluteuses d'alcius, décrèqueuses de cathédrales, voleuses d'hostie... » Tout un univers de diablerie jouisseuse et de mécanique de jambes qui reflète une dimension jusque-là cachée de notre personnalité collective.
L'écrivain se réclame du libertinage absolu et de la totale insoumission. Il se présente tel le tumultueux contredanseur de « la morale de la loi, des dictats des despotes, des décrets des tyrans, des règlements absurdes et des tabous sociaux... » On entre dans « Brèche ardente » comme dans une fournaise de désirs. Il faut faire appel à Jérôme Bosch pour trouver dans l'histoire de la créativité universelle une telle débauche des corps, des déconstructions si masochistes des anatomies et une exploration tellement exaltante d'aqueuses intimités.
Frankétienne est un grand tentateur. Il est faiseur de cauchemar, fabricateur de rêves, grand prêtre nocturne. Il ne faut pas le rencontrer au coin d'une rue. Il vous dirait la beauté du chaos et, par ses ruses de séducteur impénitent, il pénétrerait, sans angélisme et avec chaude rudesse, dans l'antre de ses ancestrales émotions. L'écrivain décrit sa terre comme « la catastrophe inachevablement belle en feu d'apocalypse. »
« LE SPHINX EN FEU D'ENIGMES » se lit plus rapidement. Mais, le tapage, le bruit et la fureur ne sont pas moins bruyants dans ce texte où « la lune est empourprée de violine. » Le ton est donné. La femme, l'astre nocturne,l'extase, la dernière volupté,l'insolite des désirs habitent cet ouvrage qui, plus qu'un exercice de style spiral, se présente comme un résumé des grand travaux de Frankétienne.
Le Sphinx étant un animal mythologique, énigmatique et secret, le poète s'efforce de percer l'énigme, la chose cachée. Il se heurte à des obstacles avec son bataclan de mots incantatoires : « Toutes les clés délirent, écrit-il, devant les portes closes. »
Frankétienne vient du matérialisme idéologique qu'il dépasse avec l'âge et les expériences. Son spiritualisme s'articule dans les grands symboles des formes, des mots, des sons et des graphies. Avec ce matériel il opère de somptueuses alchimies. C'est un métallurgiste qui nous montre le miroir de la « giboune opulente ». C'est Baudelaire et le Parnasse.
L'écrivain souligne dans « La Diluvienne » : « Nous sommes tous devenus fous après avoir goûté aux fruits de la puissance. »
Ce livre illustré d'images qui rappelleraient les grandes calligraphies chinoises et les sombres abstractions de Soulages est une aventure dans la nuit intérieure de chaque Haïtien.
C'est une chance pour l'édition 2008 de Livres en Folie de réunir deux penseurs de notre contexte : Marc Louis Bazin, l'économiste de nos « famines têtues » et Frankétienne le spiraliste du miracle de nos incompréhensibles résistances. Génial celui qui aura réuni Marc Bazin et Frankétienne dans un débat public sur l'Haïti d'aujourd'hui ! Georges Anglade affirme que l'interviewer devrait s'équiper de pare-balles pour contrer éclairs et obus...
|
|
| |
Pierre Clitandre |
|
| |
|
|
| |
|
|
 |
 |
 |
|
|
|
|
| |
|
|
| |
|
|
| |
|
|
|
 |
|
 |
|